ORÉLIEN / PANGRAM

23 tests Pangram · 23 et 25 septembre 2026

Orélien :
avant 2023,
à partir de 2023.

Comparer les résultats sur ses articles, son poème, son récit et son roman. Puis vérifier comment le même détecteur classe quatre romans haïtiens francophones, publiés en 1944, 1955, 2021 et 2022, puis quatre romans de la rentrée 2026, dont deux présentés comme celui d’Orélien dans la sélection « Nouvelles voix » d’Apple Books.

5

textes d’Orélien publiés avant 2023, tous classés humains*

8

extraits et articles d’Orélien de 2026, classés de 62,41 % à 100 % générés

6

passages de romans haïtiens de 1944 à 2022, tous classés humains

* Classement chronologique selon la publication affichée. Certaines versions anciennes ont été récupérées après modification : les réserves sont détaillées plus bas.

Repère choisi : 2023. ChatGPT a été lancé publiquement le 30 novembre 2022. Notre corpus récent porte sur 2026 ; aucun texte de 2023–2025 n’a été testé.

01L’idée de la comparaison

Deux questions,
deux axes de comparaison.

1. Orélien avant et après le repère 2023

Le détecteur classe-t-il de la même façon ses textes anciens et ses textes récents ? Nous indiquons le genre et la date de chaque entrée pour ne pas confondre une différence de période avec une différence de forme littéraire.

Les articles offrent une comparaison dans un même genre : trois anciens et six de 2026. Le poème, le récit et les deux chapitres de roman complètent l’observation.

2. Des romans haïtiens francophones antérieurs

Le rythme, les images et les tournures de cette tradition littéraire suffisent-ils à déclencher un classement « généré » ? Nous testons deux passages de Gouverneurs de la rosée (1944), deux de Compère général Soleil (1955), l’ouverture d’Antoine des Gommiers de Lyonel Trouillot (2021) et les deux premiers chapitres d’Une somme humaine de Makenzy Orcel (2022).

Ces témoins fournissent des points de comparaison, pas un échantillon représentatif de toute la littérature haïtienne.

Ce sont nos propres soumissions au détecteur. Il n’existe ici aucun rapport officiel de Pangram sur le livre, ni aucune mesure directe de son processus d’écriture.

02Le protocole

Conserver le texte.
Rendre la comparaison vérifiable.

  1. Préparer les entrées.Transcrire les deux premiers chapitres depuis les captures fournies ; extraire deux passages consécutifs par roman témoin ; récupérer les autres textes avec leurs sources.
  2. Définir le périmètre avant le score.Pour les témoins, arrêter chaque passage à une fin de paragraphe proche de la longueur cible. Ce sont des passages comparables en longueur, pas nécessairement des chapitres entiers.
  3. Soumettre chaque texte une seule fois.Demander le modèle pangram-4 via l’API. Retirer les notices documentaires, conserver les citations de l’auteur. Ne pas réécrire pour faire varier le score.
  4. Garder les preuves du test.Archiver l’entrée exacte, son empreinte SHA-256, la réponse JSON, l’identifiant de tâche et la version retournée. Les 23 fichiers du corpus ont été vérifiés.

Aucun lien public de résultat n’a été demandé à l’API. Les différences de genre, de longueur et de version des sources restent documentées.

03Orélien · le contraste chronologique

Textes anciens : 0 % généré.
Textes de 2026 : 62,41 % à 100 %.

HumainAssistéGénéréÀ droite : part classée générée

Avant 2023 3 articles · 1 poème · 1 récit

Frankétienne et les quiproquos de la gloire0 %
Où va le monde0 %
La poésie serait parole d’espoir malgré tout0 %
Les îles des Caraïbes0 %
Ils ont abattu l’espoir…0 %

À partir de 2023 Ici : 6 articles et 2 chapitres de roman, tous de 2026

roman, chapitre 1100 %
roman, chapitre 294,24 %
Déconnecté de Meta, connecté au Québec92,46 %
Arrivée au Québec Parce que c’était juste100 %
Partance Partir pour se rencontrer100 %
C’était ça ou mourir De main en main78,74 %
Une gardienne de l’ordinaire100 %
Livres québécois Ce que le 12 août dit de nous62,41 %
Les dates anciennes désignent les publications, pas toujours l’état exact du texte testé. Le récit de 2012 est attesté par une archive de 2013 ; les autres versions anciennes demandent davantage de précautions.

04Orélien · distinguer les genres et les dates

Le contraste existe aussi
entre les articles.

GenreAvant 2023À partir de 2023 : corpus de 2026
Article3 textes · 2012 et 2013
0 % généré pour les trois
6 textes · avril à août 2026
62,41 % à 100 % généré
Poème1 texte · attribué à 2007, page de 2014
0 % généré
Aucun poème récent testé
Récit1 texte · décembre 2012
0 % généré
Aucun récit court récent testé
RomanAucun roman ancien d’Orélien testé2 chapitres · 2026
100 % et 94,24 % générés

Publication ancienne et version ancienne ne sont pas équivalentes.

Version attestée avant ChatGPT

« Où va le monde » · récit · 2012

La page originale de Radio-Canada est conservée dans une capture du 22 mai 2013. Le récit testé est donc bien disponible dans une version archivée avant ChatGPT.

Réserves sur les versions

Caraïbes : publication affichée en 2013, modification en 2025. Poésie, parole d’espoir : publication en 2012, modification en 2024. Poème : page de 2014, modification en 2024. Ces trois copies sont archivées en 2025.

Frankétienne : signature du 7 septembre 2012 sur la page actuelle, sans archive ancienne indépendante vérifiée.

05Témoins · littérature haïtienne francophone

Quatre romans, de 1944 à 2022.
Six passages classés humains.

HumainAssistéGénéréÀ droite : part classée générée

Jacques Roumain

Gouverneurs de la rosée
Roman · première publication : 1944

Roumain, Gouverneurs de la rosée, passage 10 %
Roumain, Gouverneurs de la rosée, passage 20 %

Notice bibliographique, Les Classiques des sciences sociales

Jacques Stephen Alexis

Compère général Soleil
Roman · première publication : 1955

Alexis, Compère général Soleil, passage 10 %
Alexis, Compère général Soleil, passage 20 %

Notice bibliographique, Les Classiques des sciences sociales

Lyonel Trouillot

Antoine des Gommiers
Roman · première publication : 2021

Trouillot, Antoine des Gommiers, ouverture0 %

Notice de l’éditeur, Actes Sud

Makenzy Orcel

Une somme humaine
Roman · première publication : 2022

Orcel, Une somme humaine, chapitres 1 et 20 %

Notice de l’éditeur, Rivages

Aucun des six passages n’est classé généré ou assisté. Dans ce corpus précis, une prose haïtienne francophone, ancienne ou publiée en 2021 et 2022, ne suffit donc pas à produire un score positif. Cela ne permet pas de généraliser à tous les auteurs et à tous les textes de cette tradition.

Deux passages consécutifs par ouvrage, extraits des documents numériques fournis. Les dates sont celles des œuvres, pas celles de leur numérisation. Les passages ont été choisis avant de consulter les scores. Pour Orcel : les deux premiers chapitres, transcrits depuis l’extrait gratuit du livre numérique, testés le 25 septembre 2026. Paru en août 2022, le roman est antérieur au lancement de ChatGPT. Pour Trouillot : l’ouverture du roman, transcrite depuis l’extrait gratuit du livre numérique, testée le 25 septembre 2026 ; parution en 2021. C’est le témoin le plus proche d’Orélien : un narrateur à la première personne dans un quartier populaire de Port-au-Prince, la violence des gangs, une voix orale mêlée de mots créoles.

06Témoins · rentrée littéraire 2026

Deux romans de la rentrée 2026.
Deux extraits classés humains.

HumainAssistéGénéréÀ droite : part classée générée

François-Henri Désérable

Le Palais
Roman · rentrée littéraire 2026

Désérable, Le Palais, chapitres 1 et 20 %

Comédie de mœurs, narration à la troisième personne. Témoin hexagonal.

Ananda Devi

Chroniques d’un royaume perdu
Roman · rentrée littéraire 2026

Devi, Chroniques d’un royaume perdu, ouverture0 %

Monologue adressé, registre oratoire et mots créoles. Autrice mauricienne : une autre littérature francophone insulaire.

Les deux extraits sont classés 100 % humains. Ces romans sont parus après la sortie de Pangram 4 (rapport de juillet 2026) : ils sont vraisemblablement absents de ses données d’entraînement, sauf extraits diffusés avant leur parution. Comme pour les romans haïtiens, deux textes ne permettent pas de mesurer un taux d’erreur.

Transcrits depuis les extraits gratuits offerts par les éditeurs, testés le 25 septembre 2026. Désérable : deux premiers chapitres. Devi : ouverture du chapitre « Le péché originel ». Titres et numéros de chapitre retirés, césures réunies, sans réécriture.

07Témoins · rentrée 2026, sélection « Nouvelles voix »

Présentés comme Orélien en « Nouvelles voix ».
Deux romans classés humains.

HumainAssistéGénéréÀ droite : part classée générée

Sarah Tadlaoui

Croire au code
Roman · 2026 · « Nouvelles voix »

Tadlaoui, Croire au code, chapitres 1 et 20 %

Narratrice développeuse, vocabulaire du code et de l’entreprise, anglicismes, signes typographiques détournés (« / », « () »).

Lucie Bérard

Décolorer sa fille
Roman · 2026 · « Nouvelles voix »

Bérard, Décolorer sa fille, chapitres 1 et 20 %

Narration à la première personne, phrases brèves, listes de gestes domestiques, registre familier.

Ces deux romans de la rentrée 2026 sont présentés par Apple Books dans la sélection « Nouvelles voix », comme C’était ça ou mourir d’Orélien. Ce sont donc les témoins les plus proches de son roman par leur mode de publication. Leurs extraits sont classés 100 % humains ; ceux d’Orélien, 100 % et 94,24 % générés. Ce contraste ne dit pas comment ces textes ont été écrits.

Deux premiers chapitres de chaque livre, transcrits depuis les extraits gratuits offerts par les éditeurs, testés le 25 septembre 2026. Titres, numéros de chapitre et astérisques de section retirés, césures réunies, sans réécriture.

08Longueur du texte

Sous 100 mots, le poème de Hugo bascule.
La prose de Camus et de Jaurès reste classée humaine.

Pangram refuse les textes de moins de 50 mots et explique que le modèle a besoin de contexte. Nous avons coupé trois textes humains à environ 50, 80 et 100 mots, selon le comptage de Pangram : « Demain, dès l’aube » de Victor Hugo, le début des « Amandiers » d’Albert Camus et le passage sur le courage du Discours à la jeunesse de Jean Jaurès. Les deux proses sont riches en antithèses et en négations en série (« ce n’est pas… c’est… »), des tournures souvent présentées comme des tics de l’IA.

HumainAssistéGénéréÀ droite : part classée générée

Victor Hugo

Demain, dès l’aube · 1847

Hugo, coupé à ≈ 50 mots100 %
Hugo, coupé à ≈ 80 mots65 %
Hugo, neuf premiers vers66 %
Hugo, coupé à ≈ 100 mots0 %
Hugo, poème entier0 %

Albert Camus

Les amandiers (L’Été) · 1940

Camus, coupé à ≈ 50 mots0 %
Camus, coupé à ≈ 80 mots0 %
Camus, coupé à ≈ 100 mots0 %
Camus, chapitre entier0 %

Jean Jaurès

Discours à la jeunesse · 1903

Jaurès, coupé à ≈ 50 mots0 %
Jaurès, coupé à ≈ 80 mots0 %
Jaurès, coupé à ≈ 100 mots0 %
Jaurès, paragraphe entier0 %
Le poème passe de 100 % généré à 51 mots à entièrement humain à 112 mots. Son score d’assistance descend de 0,70 à 0,19. À 101 mots, il est classé humain avec un score de 0,49 et une confiance « Medium ». À 81 mots, des scores voisins, 0,53 et 0,57, avaient donné l’un « humain », l’autre « IA » : dans cette zone, l’étiquette tient à peu de chose. À 85 mots, la partie étiquetée « humain » a même un score un peu plus élevé (0,57) que la partie étiquetée « IA » (0,56) : l’étiquette ne dépend pas seulement du score, et Pangram ne publie pas sa règle. Les proses de Camus et de Jaurès restent classées humaines dès 50 mots, avec des scores compris entre 0 et 0,002 : leurs antithèses ne suffisent pas à tromper le détecteur. Sur ces trois textes, la brièveté seule ne produit pas de faux positif : elle rend le verdict fragile quand le texte est déjà proche de la frontière, comme ce poème en alexandrins rimés.

Ce que signale Pangram

Sur le site, un texte de 85 mots est accompagné de la mention « Short text » et « Confidence limited ». L’API ne transmet pas cet avertissement : pour le poème coupé à 51 mots et classé 100 % généré, elle renvoie une confiance « High ».

Ce qu’on peut en retenir

Un verdict « IA » obtenu sur moins de 100 mots ne suffit pas : il faut le vérifier sur un passage plus long du même texte. Trois textes ne permettent pas de fixer un seuil valable pour tous, d’autant que ces trois classiques sont très diffusés et figurent probablement parmi les textes d’entraînement. Les tests sur les livres d’Orélien portent sur plus de 1 500 mots.

Onze envois du 25 septembre 2026, hors corpus principal, via l’API pangram-4. Chaque extrait reprend le début exact du texte, coupé au mot près ; les nombres de mots sont ceux de Pangram. Poème : version validée de Wikisource, d’après l’édition Nelson de 1856. Camus : édition numérique des Classiques des sciences sociales, texte coupé à partir de « Les conquérants, on le voit », après la citation de Napoléon. Jaurès : version validée de Wikisource, paragraphe qui commence par « Surtout, qu’on ne nous accuse point ». Identifiants : hugo 85 (neuf vers) : e35a065f-f6c0-4231-b902-23030f759b0b · hugo 50 : d0db494d-deaa-4f4b-a77f-98ac59812068 · hugo 80 : 062aeb4e-c4b6-4311-afc6-a0c6e3a93cff · hugo 100 : 1e01794c-e93c-4ad4-9aad-a3d0cb1ab61a · camus 50 : 5c974e7c-6680-4bb8-9f6e-e88e0fa73a9d · camus 80 : 3604ced5-791d-4676-90c1-25c8f464dd19 · camus 100 : 65e4f872-b4d6-49dc-a728-3f6e59352cda · jaures 50 : 5416ec37-5722-4d5a-9929-d3d1887633d3 · jaures 80 : 62301fc4-3a21-4740-9c74-0e5e659d6ea1 · jaures 100 : c8d729e2-84c0-4726-802d-ff7ca8ebfd23 · jaures paragraphe : 552301fe-7243-4e7c-97ae-0c43f921f59a.

09Études indépendantes

Très peu d’humains accusés à tort.
Beaucoup d’IA qui passe inaperçue.

Pangram publie ses propres taux d’erreur. Deux études universitaires de 2026 les ont mis à l’épreuve, sur de l’anglais universitaire et avec des versions de Pangram antérieures à la version 4.

Type de textePangram 4, selon PangramUniversité libre de Bruxelles (VUB), juin 2026Université de Notre Dame, août 2026
Texte humain0,0026 % de faux positifs en français
≈ 1 sur 38 000
40 mémoires d’étudiants non natifs
0 faux positif
≈ 300 résumés de 2013 à 2015
0 % de faux positifs
Texte entièrement généré1,78 % de faux négatifs en français
≈ 1 sur 56
40 articles générés
39 repérés, 1 nettement sous-estimé
Articles réécrits par IA
2,6 à 2,7 % ratés
Texte retouché ou « humanisé »Pas de chiffre publiéHybrides et textes « humanisés » par une consigne
37 sur 40 bien estimés
Retouche légère d’un résumé humain : 64 à 80 % signalés
Après un logiciel « humaniseur » : plus de 96 % ratés
Une retouche peut suffire. Chez Notre Dame, demander à une IA d’améliorer un résumé écrit par un humain suffit à le faire classer comme généré dans 64 à 80 % des cas. Un verdict « généré » ne distingue donc pas toujours un texte rédigé par une IA d’un texte humain retouché par une IA.

Deux erreurs qui n’ont pas le même poids

En français, selon Pangram, laisser passer un texte généré (1 sur 56) est environ 700 fois plus fréquent qu’accuser à tort un texte humain (1 sur 38 000). Un verdict « humain » prouve donc peu de chose ; un verdict « IA » pèse davantage, sans suffire. Les deux études concluent que le score ne doit jamais servir de preuve unique. Pangram l’écrit lui-même dans son premier rapport technique, cosigné par Max Spero : « We strongly discourage the use of our classifier as a sole arbiter of academic integrity […]. All AI detection tools have a nonzero false positive rate, and should be used in conjunction with other evidence » (Emi et Spero, arXiv, 2024, section 7). En mai 2026, Spero le décrit comme « a starting point for opening up this conversation about, did you use AI? » (podcast Galaxy Brain, The Atlantic, 1er mai 2026, vers 27 min, écoute gratuite).

Un faux négatif déclaré

Dans son article sur l’affaire Orélien (25 septembre 2026), Benoit Bergeret dit avoir écrit « L’IA face à ses limites » (L’ADN, mars 2025) avec un « usage intensif de ChatGPT ». Pangram 4 classe ce texte 100 % humain (notre test du 26 septembre 2026 : 1 413 mots, score 0,057). À l’inverse, son livre Qui pense quand je pense, qu’il dit avoir réécrit en profondeur, sort selon lui à 78 % d’IA. Ce n’est pas un faux positif, puisqu’une IA a rédigé une partie du texte. Le score ne mesure pas la part du travail confiée à l’IA.

Sources : Van Vlasselaer, Van Droogenbroeck et Spruyt, « Who wrote this? Evaluating the reliability of AI detection tools in higher education », International Journal for Educational Integrity, 29 juin 2026 (version de Pangram non précisée, textes générés en mai 2025) · Karr, Khvatskii, Hua et Chawla, « Why AI Detection Fails for Academic Integrity », arXiv, août 2026 (Pangram 3.2, seuil 0,5 ; le taux sur les textes de 2013 à 2015 est le seul qui mesure de vrais faux positifs) · rapport technique de Pangram 4, section 5.6 · Benoit Bergeret, « Affaire Orélien : de quoi parle-t-on quand on reproche à un livre d’être « écrit avec l’IA » ? », 25 septembre 2026 · test Pangram ffd2bc50-feda-49d1-b263-8068b56be537.

10Ce que l’on peut en tirer

Un contraste chronologique.
Pas une preuve de causalité.

Ce que nous observons

Orélien, publications antérieures à 2023 : trois articles datés de 2012 et 2013, un poème publié sur son blog en 2014 et attribué à un texte de 2007, ainsi qu’un récit publié en décembre 2012. Ces cinq textes sont classés 100 % humains. Certaines versions récupérées portent toutefois des modifications postérieures à leur publication.

Orélien, publications de 2026 : deux chapitres de C’était ça ou mourir et six articles de La Presse. Ces huit textes comportent entre 62,41 % et 100 % de contenu classé généré.

Autres auteurs haïtiens francophones : deux passages de Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain (1944), deux de Compère général Soleil, de Jacques Stephen Alexis (1955), l’ouverture d’Antoine des Gommiers, de Lyonel Trouillot (2021), et les deux premiers chapitres d’Une somme humaine, de Makenzy Orcel (2022). Ces six passages sont classés 100 % humains.

Au total, nous avons donc effectué 23 analyses séparées : 5 textes d’Orélien publiés avant 2023 + 8 textes d’Orélien de 2026 + 6 passages de Roumain, d’Alexis, de Trouillot et d’Orcel + 4 extraits de romans de la rentrée 2026, dont 2 de la sélection « Nouvelles voix ». Chaque texte a été soumis une fois. Pangram distingue « humain », « assisté par IA » et « généré par IA » ; la catégorie intermédiaire « assisté » représente 0 % dans chacun de nos résultats.

Ce que nous ne démontrons pas

Pangram annonce très peu de fausses alertes dans ses évaluations. Pour sa version 4, l’entreprise rapporte un taux de faux positifs de 0,0026 % sur son jeu de textes français : environ un texte humain classé à tort « AI » ou « Mixed » sur 38 500. Sur un million de textes anglais, ce taux est de 0,0041 %. Source : fiche du modèle Pangram 4.

Ces performances donnent du poids aux résultats. Elles sont mesurées par Pangram sur ses jeux d’évaluation ; elles ne donnent pas un taux d’erreur spécifique aux romans haïtiens francophones. Deux études universitaires indépendantes trouvent elles aussi zéro faux positif sur des textes humains, dont 40 écrits par des auteurs dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, mais sur de l’anglais universitaire et avec des versions antérieures de Pangram (section 09).

Nous observons une différence entre les textes d’Orélien publiés avant 2023 et ceux de 2026. Nous n’en connaissons pas la cause. Le fait que les seconds aient été publiés après l’arrivée de ChatGPT ne suffit pas à prouver qu’ils ont été écrits avec cet outil.

Pangram a classé les six passages de Roumain, d’Alexis, de Trouillot et d’Orcel comme humains. Cela montre qu’il ne les a pas pris pour des textes d’IA. Avec les quatre romans de la rentrée, cela fait dix passages sans erreur. Mais zéro erreur sur dix essais reste compatible avec un taux d’erreur réel allant jusqu’à 30 % : c’est la « règle de trois » des statisticiens, qui borne le taux à environ 3 divisé par le nombre d’essais. Ces témoins montrent que Pangram ne se trompe pas systématiquement sur ces œuvres ; ils ne mesurent pas la fréquence de ses erreurs.

100 % classé généré ≠ 100 % de certitude sur l’usage d’une IA.
Le pourcentage décrit la part du texte classée par le détecteur. Il ne donne pas la probabilité que l’auteur ait utilisé une IA.

Des comparaisons imparfaites

Romans, articles, poésie et récit court diffèrent en genre et en longueur. Certaines entrées contiennent des citations. La transcription et les éditions numériques peuvent comporter des coquilles.

Une question encore ouverte

Ces tests ne renseignent pas la proportion de français, ni celle de littérature haïtienne, dans les données d’entraînement de Pangram.

11Les 23 textes et leurs données

Refaire le test,
avec la même entrée.

Les deux passages du roman d’Orélien proviennent de l’extrait gratuit proposé par l’éditeur sur les plateformes de livres numériques, accessible avec un compte Apple ou Kindle.

Ouvrez un texte, copiez-le intégralement ou téléchargez son fichier TXT. Soumettez-le seul à Pangram, sans correction ni ajout. Notez la date, la version et le résultat obtenu. Le site et l’API peuvent utiliser des réglages ou une version différents.

Les textes et les réponses JSON sont intégrés à cette page : leur consultation et leur téléchargement fonctionnent sans connexion. Les nombres de mots reprennent nos rapports et peuvent différer du comptage de Pangram.

01Orélien, roman, chapitre 1Roman · 2026 · 1518 mots · Pangram 4.0100 %généré

Humain 0 % · Assisté 0 % · Généré 100 %

Source : captures fournies

Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri. Oui, moi, Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, élevé au goût du sel, du rhum clair et de l’école publique, j’ai ri comme un idiot, un imbécile fini, un fou à l’élastique trop tendu. Pas un rire joyeux ni même un rire nerveux comme celui qu’on pousse quand on évite une bouse de vache dans la rue. Un rire sec, maigre, tordu comme un arbre qui a grandi dans une ruelle sans soleil. J’ai ri pendant que ma maison flambait, pendant que la voisine lançait des seaux d’eau dans le vide, pendant que les petits criaient « Manman ! », comme si leur mère avait le pouvoir d’arrêter les balles qui fusaient tout autour. J’ai ri, parce que je savais que, si je ne riais pas, j’allais hurler, me pisser dessus, ou courir droit vers une balle, pour en finir une fois pour toutes. Et j’étais trop lâche pour mourir dignement.

Carrefour-Feuilles n’était déjà plus un quartier. C’était un cendrier géant, un cimetière sans tombes, un théâtre absurde où les rôles changeaient à chaque rafale. Le matin même, j’avais encore l’espoir bête de corriger mes copies de brevet. J’étais professeur d’histoire-géographie dans un lycée public, avec un salaire qui suffisait à acheter du riz, du savon et trois cauchemars par semaine. J’aimais mon métier. J’aimais raconter aux élèves comment Haïti avait été le premier pays noir à obtenir l’indépendance, même si chaque jour la réalité me faisait douter qu’on ait jamais été libérés. J’aimais leur dire que Christophe Colomb n’était pas un héros, que Toussaint Louverture n’était pas parfait mais qu’il avait au moins essayé. J’aimais leur dire que connaître la géographie, c’était connaître sa place dans le monde.

Ce matin-là, le 17 août – je m’en souviens comme si le feu m’avait laissé des braises dans le cerveau –, je me suis levé tôt, comme toujours. Ma mère était morte depuis longtemps, mon père était parti depuis plus longtemps encore, et je vivais seul dans une petite pièce en tôle, avec un matelas plus maigre que moi, un ventilateur bancal et un portrait de Jean-Jacques Dessalines accroché au mur. J’ai préparé mon café, j’ai lu une page de Compère général Soleil de Jacques Stephen Alexis et j’ai enfilé ma chemise bleue, celle des jours sérieux. À 8 h 02, j’ai entendu le premier POW ! – une balle sèche, puis deux autres, puis une rafale, comme un tambour de rara enragé. J’ai écarté le rideau, j’ai vu courir deux enfants, puis une femme enceinte, puis un chien à trois pattes, et j’ai compris que ce jour ne serait pas un jour sérieux, ni même un jour tout court. Je suis resté dans l’ombre de ma porte : quand les balles se mettent à parler, on ne leur coupe pas la parole en fuyant au hasard. Fuir sans direction revient souvent à exposer son dos à la mort. J’étais figé, retenu par une peur si dense qu’elle semblait avoir son propre poids. J’ai attendu plus d’une heure, un morceau de temps étiré comme un linge trempé que l’on tord sans fin, et pendant que l’air lui-même semblait retenir son souffle, une balle perdue a transpercé une bonbonne de gaz un peu plus loin. La fuite invisible a d’abord chuchoté, puis s’est embrasée d’un seul coup, allumant l’incendie qui allait tout dévorer.

Le feu a gagné ma rue vers 9 h 58. D’abord la maison de madame Frédeline, celle qui faisait les meilleurs akras du quartier. Sa cuisine a explosé. Puis les flammes ont sauté d’un toit à l’autre comme des enfants en colère. J’ai voulu éteindre. Avec quoi ? Une bassine ? Une prière ? Un proverbe ? Même l’eau ne voulait plus de nous.

J’ai pris mon sac. Un vieux sac noir usé aux coutures, cadeau de l’ancien directeur du lycée avant qu’il parte aux États-Unis en disant : « Je vais chercher un avenir pour mes enfants », alors même qu’il abandonnait ceux vivant ici. Dans ce sac, j’ai mis mon diplôme d’État, relique d’un passé inutile mais rassurant, un slip propre, parce qu’il faut toujours avoir de quoi changer de peau, une photo de ma mère et un carnet où j’écrivais des poèmes que personne ne lirait jamais. Après avoir enfilé mes chaussures, j’ai jeté un œil à ma maison et j’ai pensé : elle tiendra peut-être encore un an. Elle a tenu une heure.

Les premiers cris sont venus de la rue des Orangers, juste derrière chez moi. Puis les tirs, encore. Puis la fumée. J’ai reconnu l’odeur avant de voir quoi que ce soit : cette odeur de plastique fondu, de viande grillée, de peur collective. J’ai couru. Pas loin. Jusqu’au carrefour central où j’ai vu le spectacle : des jeunes armés, en moto, le visage caché sous des foulards, qui décrivaient des cercles autour de la foule, comme des loups. Les gens couraient. Des mères hurlaient. Un monsieur en chaise roulante roulait aussi vite qu’il le pouvait. Et moi ? Moi, je me suis mis à rire. Parce que je comprenais enfin que le pays était mort. Que Haïti n’était plus un pays, mais un prétexte. Un panneau. Une illusion sur un billet de banque déchiré. Les gangs se battaient pour le territoire, mais le territoire n’appartenait plus à personne. Pas à l’État, pas à nous. Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse.

Je suis passé devant la maison de Ti-Michel, mon ancien élève. Il était assis sur les marches, une arme sur les genoux, les yeux rouges. Il m’a reconnu. Il a dit : « Prof, ou toujou la ? » (Prof, vous êtes toujours là ?) J’ai dit oui. Il m’a dit : « Ou pa dwe la. » (Vous ne devriez pas être là.) Il n’avait pas tort. Je n’aurais pas dû être là. Mais où aller ? Il m’a laissé passer. Je crois qu’il m’a épargné par nostalgie. Dans ce foutu pays, on avait encore assez de cœur pour ne pas tuer son prof d’histoire.

J’ai croisé le vieux Ernest, qui criait : « Mwen p ap pati ! Se la mwen fèt, se la m ap mouri ! » (Je ne partirai pas ! C’est ici que je suis né, c’est ici que je mourrai !) Il est resté. Deux jours plus tard, on l’a retrouvé, fondu dans son fauteuil, les yeux ouverts sur l’apocalypse.

J’ai couru sans savoir où aller. Je suis passé devant l’église déjà éventrée. Devant l’école déjà pillée. Devant le commissariat déjà vide. J’ai vu un homme se faire tirer dessus pour sa radio. Une femme pleurer parce qu’elle avait perdu son chat. Un gosse hurler en tenant un ballon crevé. Tout était fou. Tout était inéluctable, dans l’ordre terrible des choses.

J’ai couru jusqu’à la route de Martissant. Là, j’ai vu une foule. Des gens comme moi. Des gens sans plan. Des gens avec des sacs, des casseroles, des matelas sur la tête, des photos de mariage, des cages à poules. On fuyait tous. Pas la mort, mais la vie. Cette vie-là. Celle qu’on nous avait vendue comme un destin mais qui puait la punition. On fuyait un rêve en forme de cauchemar.

Quand j’ai été suffisamment loin pour ne plus entendre les cris, je me suis assis au bord de la route pour reprendre mon souffle. J’ai sorti mon carnet. J’ai écrit : « Aujourd’hui, j’ai perdu ma maison, mais j’ai trouvé ma fuite. » Et j’ai ri encore. Il ne restait plus que ça.

C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point.

Alors mon vrai voyage a commencé. J’ai marché loin du feu, loin de mes élèves, loin de ma chaise en plastique bleu qui me servait de trône de professeur. J’ai marché parce que les roues ne voulaient plus de moi. Les tap-taps avaient disparu, avalés par la peur. Les motos ne transportaient plus que les hommes armés ou les morts. Moi, je n’étais ni l’un ni l’autre. Juste un professeur d’histoire qui n’avait plus d’histoire à enseigner. À Fontamara, j’ai croisé une femme avec deux enfants au bout d’une corde, comme en laisse. Je lui ai demandé pourquoi elle les tenait ainsi attachés. Elle m’a répondu : « Comme ça, si l’un meurt, je n’aurai pas à chercher l’autre. » Cette phrase m’a poursuivi, telle une chanson qui sonne faux. Voilà où on en était.

J’ai dormi cette nuit-là sous un camion renversé, avec une vieille couverture qui sentait le kérosène et la pisse. Des moustiques m’ont mangé comme si j’étais un buffet de mariage. J’ai rêvé que ma mère me lavait avec une calebasse pleine d’eau tiède. Quand je me suis réveillé, c’était un rat qui me léchait le doigt. Je l’ai regardé. Il m’a regardé. On a compris qu’on était frères de misère. Il est parti. Moi, je suis resté. Et j’ai ri encore.
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02Orélien, roman, chapitre 2Roman · 2026 · 2046 mots · Pangram 4.094,24 %généré

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Le lendemain, j’ai pris la direction de Jérémie. Une idée idiote, je l’avoue. Mais moi je suis un homme aux idées idiotes. J’ai toujours trouvé que les idées idiotes étaient les plus sûres parce qu’on ne les vole jamais. Tous les gens raisonnables allaient vers la capitale pour y chercher un passeport, un visa, un passeur, un avion, un miracle. Moi, je me suis dit : « Et si la paix était là où personne ne la cherchait ? » Jérémie me paraissait une option excentrée mais propre. J’avais en tête les contes de ma grand-mère, dans lesquels Grand’Anse était un royaume à part, où les arbres donnent encore de l’ombre, où les vieux dorment sans verrou à leur porte, où les chiens n’aboient que la nuit, par habitude.

Je suis monté dans un bus au terminus de Carrefour, un de ces bus peints comme une église évangélique sous acide. Sur le côté, on pouvait lire en lettres rouges : « Bondye pa janm domi, men li pa toujou reponn. » (Dieu ne dort jamais, mais il ne répond pas toujours.) Voilà une devise qui mérite d’être méditée, me suis-je dit, surtout quand on n’a que deux options devant soi : mourir ou avancer. Le bus était plein. Trente-deux personnes tassées comme des sardines croyantes : des femmes avec leurs ballots, des enfants assis sur des genoux trop maigres, un vieux qui portait une cage à coqs, un garçon sourd qui jouait avec un couteau en plastique. Moi, je me suis assis tout au fond, contre la vitre, à côté d’un prêcheur de fortune qui lisait des versets comme on mâche des cacahuètes. Il m’a regardé et m’a dit : « Frè, ou gen kwa jezi a nan kè w ? » (Frère, as-tu la croix de Jésus dans ton cœur ?) J’ai dit oui, parce qu’en Haïti, il faut toujours dire oui à Jésus, même si tu ne crois qu’à la loterie.

La route de Jérémie n’est pas une route. C’est une épreuve. Elle serpente à la manière d’une vipère énervée, grimpe et redescend tel un député en campagne électorale. Le chauffeur s’appelait Louima, un type sans cou qui conduisait en klaxonnant frénétiquement chaque fois qu’il croisait un virage – c’est-à-dire toutes les douze secondes. Moi, j’avais la nausée, la foi vacillante, et la désagréable sensation que mon slip me remontait trop haut dans l’âme.

Pendant trois heures, tout a presque bien été. Les gens priaient, dormaient, partageaient des bananes plantains, et le bus avançait lentement, avec des hoquets de moteur et des soupirs de pneus. À midi, on s’est arrêtés pour uriner derrière des arbres – ç’a été le moment le plus démocratique de la journée. Tout le monde pissait ensemble, les riches, les pauvres, les saints, les païens, les constipés. Puis on est remontés à bord et la mort nous a suivis.

Elle est d’abord apparue sous la forme de deux motos qui nous ont doublés à toute vitesse, puis d’un pick-up garé en travers de la route. Trois hommes en sont descendus. Armés jusqu’aux dents. Pas des policiers, ni des militaires. Jeans troués, t-shirts sales, regards de chiens blessés. Des hommes à qui on avait volé la jeunesse et qui maintenant voulaient se faire rembourser avec du sang.

Le bus a freiné. Le vieux, avec ses coqs, a crié « Mon Dieu ! » et le prêcheur, à côté de moi, a commencé à prier à voix haute, comme si le ciel avait des micros. Une femme s’est mise à vomir. Les enfants pleuraient. Le chauffeur transpirait. Et moi, je sentais mon cœur battre jusque dans mes orteils.

Un des hommes est monté à bord. Il a regardé tout le monde sans dire un mot. Puis il a hurlé :

— TOUS LES HOMMES, DESCENDEZ ! LES HOMMES SEULEMENT !

Sa voix ne laissait pas de place à l’interprétation. C’était la voix de ceux qui tirent avant de réfléchir. Alors j’ai obéi.

On a été neuf à descendre. Neuf types aux visages différents mais avec le même regard, le regard de ceux qui sentent qu’ils pourraient être rayés du monde dans cinq minutes. On s’est alignés sur le bas-côté. Un autre type armé nous a inspectés comme du bétail. Il a demandé à voir nos papiers. Aucun de nous n’en avait. À quoi bon avoir une carte d’identité dans un pays qui n’en est plus un ?

Le chef – il se faisait appeler Boss Matyas – est descendu du pick-up. Il était jeune, trop jeune pour être aussi puissant. Il portait un t-shirt de Messi, un pantalon noir et un fusil plus grand que lui. Il a regardé chacun d’entre nous. Il a dit :

— Voilà ce qu’on va faire. Il me faut deux soldats. Les autres, je n’en ai pas besoin. Alors faites-moi rire. Si tu me fais rire, tu vis. Si tu ne me fais pas rire...

Il a levé son arme.

— Alors tu seras drôle pour les corbeaux.

On s’est regardés. Personne ne riait. Il a désigné le premier gars, un maçon de Delmas. Le type a tenté une blague. C’était nul. Personne n’a ri. Bang. Il est tombé. Sa tête a explosé comme une calebasse trop mûre. Un silence épais s’est installé, le genre de silence qui colle aux dents. Puis il a pointé le deuxième gars, un étudiant de Jacmel, qui a chanté l’hymne national en changeant les paroles. C’était absurde. Boss Matyas a ri. Il l’a gardé. Troisième gars. Trop nerveux. Il s’est pissé dessus. Matyas a ri. Il l’a gardé aussi. Le quatrième, le cinquième, le sixième ont eu la vie sauve. Puis est venu le septième. Il n’a rien trouvé à offrir. Pas un mot. Pas un souffle. Le vide. Et le coup est parti. Le huitième. Même désert. Même mutisme. Même fin, sèche et immédiate.

Puis ç’a été mon tour. Je n’avais rien. Ni blague, ni chanson, ni pipi. Juste la peur et un cerveau à moitié vide. Alors j’ai fait ce que ma grand-mère m’avait appris : j’ai récité le psaume 23 à l’envers. Pas parce que je suis un sorcier, mais simplement parce que j’étais trop paniqué pour le réciter dans le bon sens. Ça donnait : « Je marche sans guide dans la vallée de l’ombre de moi-même. Je crains le mal, car ta présence s’est tue. Ta houlette est tombée, ton bâton s’est brisé. Et nul ne me rassure... » Comme ça. Les mots se bousculaient, je tremblais, je bredouillais, et lui, il riait. Il riait ! D’un rire de moteur qui cale. Il a dit :

— Toi, tu es fou. J’aime ça. Va-t’en.

Je suis monté dans le bus, tremblant. J’ai croisé le regard du vieux aux coqs : il m’a tendu une bouteille d’eau. J’ai bu. L’eau était tiède, sale, mais elle avait le goût de la survie. Autour de moi, le prêcheur pleurait, une femme priait, un enfant dormait sur un sac de riz ; et le bus, lui, retenait son souffle, comme s’il attendait qu’on lui rende le droit de rouler. Le chauffeur est descendu, lentement. Il n’a pas parlé. Il a levé les mains, a ouvert ses paumes : l’argent froissé des recettes, chiffonné, humide de sueur ; le maigre trésor d’une journée à porter des vies. Il disait sans le dire : « Voilà tout ce que j’ai. Voilà tout ce que je peux offrir. »

Matyas l’a fixé de ce regard qui pèse une existence comme on soupèse une pierre. Il a fait un signe de la tête, a cueilli les billets d’un geste sec et a lâché, presque distraitement, en désignant le bus :

— Alé.

Le chauffeur est remonté. Il a tourné la clé. Les vivants ont repris leur place ; les morts, eux, sont restés au bord du chemin, avec le silence pour seul linceul. Le moteur a toussé, puis s’est soumis.

Le bus est reparti.

Personne ne parlait. Personne ne demandait ce qui s’était passé. C’est ça, Haïti : chaque jour est une nouvelle tragique qu’il vaut mieux ne pas confirmer. Le chauffeur n’a pas ralenti une seule fois. Il voulait fuir la mort comme on fuit une dette.

Par la fenêtre du bus, j’ai regardé le paysage. Les montagnes. Les arbres. Les maisons en tôle. Je me suis demandé : qu’est-ce qui fait qu’on reste dans un pays qui veut nous tuer à chaque virage ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’attachement. C’est juste qu’on ne sait pas où on pourrait aller. Jusqu’à ce que la mort monte dans notre bus et nous donne une claque. Une claque qui réveille, ou qui enterre.

C’est ce jour-là, après l’épreuve du bus, que j’ai commencé à me dire : « Peut-être que ce pays ne veut pas de moi. Peut-être que je dois partir. Vraiment partir. » Je n’aspirais pas à quelque chose de bien, juste à moins pire. Parce que vivre, c’est ça parfois : choisir le bourreau le moins cruel. Quand je suis arrivé à Jérémie, je savais déjà que je ne resterais pas. Il n’y avait pas de paix à cet endroit. Juste une autre forme de peur. Plus calme. Plus insidieuse. Moins armée, mais plus lourde. Et moi, j’étais déjà un fuyard professionnel.

J’ai patienté à Jérémie trois jours. Juste assez pour confirmer ce que je pressentais : la paix n’existe pas, ce n’est que la peur qui change de vêtements. Là, elle portait un pantalon froissé, un air de province résigné, des silences trop longs. On disait que les gangs ne régnaient pas à Jérémie, mais en vérité ils étaient juste au repos. Comme des fauves repus qui attendent la prochaine proie.

J’ai dormi chez une cousine éloignée de ma mère, une femme nommée Rosélène qui tenait une petite boutique de rien du tout : trois boîtes de conserve, deux savons, un paquet de biscuits et une radio toujours branchée sur une station qui parlait fort plus qu’elle ne disait la vérité. Elle m’a offert un coin de matelas et un verre d’eau tiède, et m’a posé une question qui me hante encore :

— Jonas, ou panse ou ka kouri pou tout vi w konsa ? (Jonas, crois-tu que tu pourras passer ta vie à fuir ?)

Elle avait raison. Je ne pouvais pas fuir toute ma vie. Mais je ne pouvais pas rester non plus. Ce pays m’avait regardé dans les yeux et m’avait dit : « Va-t’en. Je n’ai rien pour toi. »

Le troisième jour, en allant acheter un pain au beurre pour Rosélène, j’ai vu un enfant mort dans le caniveau. Il avait l’air de dormir, sauf que ses yeux étaient ouverts sur rien. Personne ne s’arrêtait. Pas même les chiens. L’enfant portait un short rouge. Il avait peut-être sept ans. Moi, j’en avais vingt-neuf, mais à ce moment-là je me suis senti plus fragile que lui. Lui, au moins, ne risquait plus rien. Moi, j’étais encore debout, donc encore coupable.

Je suis revenu, j’ai pris mon sac, j’ai remercié Rosélène avec des mots qui ne voulaient plus rien dire, et j’ai repris la route. Pas vers Carrefour-Feuilles, qui n’existait plus que dans mes souvenirs calcinés, mais vers le reste du monde. Ce monde qu’on m’avait dit vaste, cruel, dangereux, mais vivant. J’avais compris que ce pays allait finir par me tuer. Une fatigue longue, lente, poisseuse, entrerait par mes pieds et finirait par m’étouffer. Et moi, je voulais parler encore. Rire encore. Même comme un idiot.

Sur le chemin, j’ai marché seul. Pas de bus cette fois. Pas de gang non plus. Juste les montagnes, les virages, la pluie, et mes chaussures trouées qui chantaient à chaque pas. J’ai traversé des villages sans nom. J’ai dormi sous un arbre. J’ai mangé un mango trouvé par terre. Et dans ma tête, deux mots tournaient comme les pales d’un moulin cassé : « Et maintenant ? »

J’étais vivant. Un miracle selon certains. Un hasard selon d’autres. Selon moi, j’étais surtout en sursis.

C’était ce sursis-là qui allait me pousser vers la suite. Pas encore la République dominicaine. Pas encore le Brésil, ni Tapachula, ni le CBP One maudit. Mais déjà, j’étais devenu un autre. Un homme en marche. Un homme qui avait vu la mort monter dans son bus et redescendre sans lui.
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03Alexis, Compère général Soleil, passage 1Roman · 1955 · 1632 mots · Pangram 4.00 %généré

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Il fut réveillé par une sonnerie de clairons. Il faisait plein jour, le soleil entrait par la lucarne avec le refrain d'une chanson portée par une voix d'enfant :

Ça pique, Ça pique sous les tropiques, Le sol, Le soleil, la musique, Mais oui, ça pique, ça pique, ça pique...

Il gisait dans une flaque d'eau, trempé. Autour de lui dans le cachot, les gens se remuaient de leur torpeur et de leur sommeil.

Un gendarme entra et appela : « Hilarion Hilarius ! » Il répondit d'une voix fatiguée. Le gendarme répéta : « Hilarion Hilarius ! »

Il tenta de se lever et se rendit compte qu'il avait affreusement mal. Il retomba... Combien de temps était-il resté là ? Un jour, deux jours ?

L'apparition reprit avec colère : « En avant, grouille ton corps, vite ! » Il essaya de nouveau, en vain. La voix s'enfla brusquement : « Si tu fais le macaque, je te montrerai ce que c'est que le macaque ! » Comme il essayait encore, soulevé sur les coudes, un grand coup de

pied l'atteignit en pleine poitrine. Dehors, la voix, radieuse, claire comme un ruisseau chantait le soleil, l'insouciance et la vie :

Ça pique, Ça pique sous les tropiques, Le sol, Le soleil, la musique, Mais oui, ça pique, ça pique, ça pique...

Hilarion se sentit arraché par une main brutale qui le saisit par la ceinture :

— Tu vas marcher comme tu n'as jamais marché, salaud, tes pieds ne toucheront pas terre !

Le gendarme éclata d'un gros rire qui déferla en cascades sur le silence subit du cachot. Il poussa Hilarion haletant devant lui. Il avançait titubant dans les couloirs.

Ils entrèrent dans un bureau. Le gendarme lâcha son étreinte et abandonna Hilarion au beau milieu de la pièce. La tête lui tournait, il oscilla, prêt à perdre l'équilibre, mais il réussit à se raccrocher à une chaise.

Un poste de T.S.F. hâblait à qui mieux mieux sur les qualités de « bon garçon » du président Vincent, puis changeant de disque :

« Vous allez entendre la nouvelle chanson, la coqueluche de Portau-Prince, Ça pique. »

Le chant s'éleva encore :

Ça pique, Ça pique sous les tropiques, Le sol, Le soleil, la musique...

Une main s'abattit brutalement sur le poste et le fit taire.

L'officier se dandinait derrière le bureau, la tête penchée sur des papiers. A côté de lui, une cravache, un petit bâton en gaïac , un casse-tête en cuir et un curieux engin fait d'une lanière, incrustée de métal avec une boule à chaque extrémité. Au fond, sur le mur, une panoplie de menottes de tous modèles. Sous le bureau traînait du papier froissé, la corbeille renversée à côté. À droite, une armoire ouverte où dormaient des dossiers. À gauche, sur une petite table un sergent à lunettes tapait à la machine.

Le gendarme lança une bourrade à Hilarion qui vacilla mais se retint encore : « Lieutenant Martines, voilà l'homme, oui, je vous l'amène. » Le gendarme parlait en langue haïtienne, d'un ton onctueux et compassé, où traînait une intention de se ravaler devant le chef.

Le fauteuil tournant cria aigrement. La tête penchée sur le bureau se releva : « C'est le nègre qui a fait le coup d'hier ?

— Oui, mon lieutenant, vous m'aviez dit de l'amener, oui... »

Le lieutenant était un mulâtre clair, aux yeux bridés, maigre comme un clou, ses mains, petites, chargées de bagues, une voix féminine et chantante. Le lieutenant Martines était un homme célèbre, son nom avait fait fortune en peu de temps à Port-au-Prince. Il passait pour homosexuel, poltron et d'une cruauté raffinée. Il avait tout pour lui, famille en vue, jeunesse, brio dans les salons, et puis commissionné depuis déjà deux ans. Les petites oies poudrées et rougies de BoisVerna et de Turgeau raffolaient de lui ; c'était évidemment un bon parti pour les pimbêches des beaux quartiers. Le métier de policier lui convenait à merveille, il le considérait comme un sport, une sorte de chasse où l'homme était le gibier. Quand la bête était prise il fallait la faire hurler, la faire souffrir.

Le lieutenant Martines évalua Hilarion du regard. Il fut déçu par l'examen. Probablement une sorte de débutant, passablement ahuri, inconscient peut-être, qui ne dirait pas facilement les choses. Il faudrait le faire parler. Il sourit de. plaisir à cette pensée et alluma une cigarette, détendu, se préparant à jouir de l'interrogatoire :

— Alors c'est toi qui m'as donné tant de tracas ces temps derniers, lui dit-il. M'sieur ne répond pas ? M'sieur fait comme s'il ne comprend pas ?

Hilarion tourna des yeux fous sur les trois hommes qui l'environnaient. Ils se mirent à rire. Le lieutenant chantonnait légèrement :

Le sol, Le soleil, la musique, Mais oui, ça pique, ça pique, ça pique...

Brusquement, comme mû par un ressort, il se leva, prit en passant sa cravache, puis à pas nonchalants, fatigués, il alla s'asseoir sur le rebord du bureau, face à l'homme ; il hurla presque :

« Sergent, au rapport ! »

Ce fut une pétarade folle sur le clavier de la machine à écrire. Elle s'arrêta brusquement quand le lieutenant lança d'une voix mielleuse :

— Comment t'appelles-tu, compère ?

Le lieutenant Martinès frappait à petits coups précipités sur sa botte. Il fumait à grosses bouffées. La machine recommença à pétarader. Hilarion se mit à sangloter. La machine s'arrêta.

— Comment on t'appelle, foinc ? hurla le lieutenant.

— Hilarion, oui, renifla le prévenu.

— Hilarion quoi ?

— Hilarion Hilarius !

Hilarion se sentait défaillir. Il se raidit. Le lieutenant cria :

— Sergent, au rapport, pourquoi vous arrêtez-vous ?

La machine repartit dans une galopade endiablée... Le lieutenant regagna vivement son fauteuil, se mit à barbouiller une feuille blanche avec un crayon rouge :

— Pourquoi ne réponds-tu pas quand je te questionne ? La machine s'arrêta encore, puis reprit. Hilarion tremblait comme une feuille.

Le lieutenant se releva, en trois enjambées il fut au milieu de la pièce, saisit Hilarion par le col. L'homme s'écroula sur les genoux. Le sergent tourna des yeux révulsés d'émotion vers le lieutenant et dit d'une voix blanche :

— Sauf votre respect, mon lieutenant, mais cet homme semble être malade !

— Au rapport, sergent, hurla le lieutenant ! Un conseil, tu viens d'entrer à la police, ce que les yeux voient, la bouche le tait ! Reste dans ta coquille !

La machine se remit à tacoter, lentement, comme lettre à lettre. Le gendarme planté à côté d'Hilarion sourit niaisement :

— Mon lieutenant, cet homme n'est pas malade, il n'a rien. Il fait le macaque, voilà. Et puis il y a un petit proverbe qui dit : Si 'ous v'iez aller nan veillée coucou, faut manger caca ch'val , ajouta-t-il en regardant le sergent.

Le lieutenant se mit à rire. Le gendarme ricana à son tour, toisant le sergent.

Il n'était pas même caporal, le petit gendarme. C'était un nègre grimaud , courtaud, avec des cheveux rouges. Dans ses yeux traînait l'énorme ennui des bourreaux à gages. Il avait cependant une bonne grosse figure. Mais, ça s'apprend vite la cruauté, et ça transforme le visage. Déjà le petit gendarme a deux plis durs au coin des lèvres. La cruauté marque vite, elle marque terriblement le visage !... La cruauté, rien de plus facile surtout avec un professeur comme le lieutenant Martinès !

Suppose que fatigué par la misère, blasé par la misère, ne croyant plus à grand-chose, excepté au ventre et peut-être à la volupté, tu te fasses gendarme. En Haïti, quand on est garde, on mange certes, mais on mange mal, on travaille dur, nuit et jour, on n'est pas content. Autour de toi les autres maltraitent de pauvres types et font mille mé-

chancetés. On se moque de toi si tu fais le sentimental, alors tu caches ton jeu, tu camoufles ton trouble, tu t'endurcis. Les officiers te traitent comme un chien, et tu te remplis de fiel. Un jour, bien fauché, bien « razeur », un jour où tu n'as pas un centime rouge en poche, si un détenu se rebiffe, sans t'en rendre compte, tu cognes dessus. En rentrant chez toi le soir, tu ressens une immense détresse, et puis les gosses te sautent sur les genoux, tu les repousses, car brusquement le remords t'étouffe comme un repas resté sur le cœur. Tu prends la tête dans tes mains. Tu écartes aussi ta négresse, qui, les yeux pleins de larmes, vient te passer le bras autour du cou... Tu sors, la tête en feu, dans la nuit fraîche, dans Port-au-Prince qui dort et qui chante au gré du vent. Le lendemain, ça va mieux, tu vas boire un grog avec les copains, tu oublies, et le sale métier continue. Quelques jours après, c'est un gosse qui est malade ; et à la caserne on te dit « d'interroger » quelqu'un. Alors tu t'exécutes, l'esprit absent... Le docteur de l'hôpital a demandé un médicament qui porte un drôle de nom, tu ne sais comment l'acheter... Tu tapes sur le bonhomme, sans t'occuper de ce que tu fais, tu frappes plus fort. Puis tout d'un coup, de rage d'être sans un centime, de rage d'être bourreau pour vivre, tu frappes, tu cognes de toutes tes forces... Oui, Dieudonné est malade... Alors tu ne penses plus à rien, ni aux médicaments à acheter, ni au loyer de la chambre, ni aux souliers qu'il faut remplacer, tu es fatigué, tu es à bout, tu cognes... tu cognes... Tu es un gendarme comme les autres, comme les autres ! Une voix hurle en toi ces mots tel un Ariel frénétique, avec un rire épouvantable, comme un défi : « Comme les autres ! »
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PyMuPDF, corps 14 points, suppression en-têtes, notes et appels de notes, pagination et césures de mise en page. Départ au chapitre I de la première partie, après le prologue narratif.

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04Alexis, Compère général Soleil, passage 2Roman · 1955 · 2100 mots · Pangram 4.00 %généré

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Et puis, l'habitude vient. Un jour tu arrives à penser que c'est amusant de voir hurler un homme et pisser dans son pantalon. Il y en a qui pissent dès qu'ils voient le bâton ! Tu éclates de rire pour de bon, tu ris pour la première fois. C'est comme ça que le lieutenant sait que tu es mûr, alors il te propose comme caporal... Peu à peu, tu trouves que le métier commence à devenir intéressant. Battre les gens devient une activité comme les autres. Tu deviens dur, ça ne te fait plus rien, au contraire... Tu deviens un véritable gendarme, un bourreau ; un travail comme un autre... Et puis comme on te fait caporal, alors...

Le lieutenant Martinès dit soudain :

— Aujourd'hui tu es bien songeur, Jérôme...

Jérôme, le petit gendarme se ressaisit et se mit à rire bruyamment. C'est curieux comme on peut penser à un tas de choses en même temps, c'est curieux comme on arrive à rire de bon cœur, pour faire plaisir à un lieutenant !

Le lieutenant Martinès était déjà à autre chose. Définitivement, cet Hilarion, c'était un être trop banal, qui ne donnerait pas la jouissance attendue. Le lieutenant lui dit :

— Hilarion, c'est toi le voleur que nous recherchons depuis longtemps... »

Hilarion bredouilla des mots confus.

Le lieutenant se leva, la cravache à la main. Il pensait à autre chose. A la partie de bridge qu'il ferait l'après-midi au cercle Bellevue.

Il lança un coup de poing en pleine figure à Hilarion. Le sang pissa du nez. Le lieutenant pensait...

Au bridge, Scuteau est irrégulier, il annonce trois d'entrée avec six cartes.

Il répéta d'une voix distraite :

— Alors tu ne parleras pas ?...

Un coup de poing atteignit Hilarion à l'œil gauche. Jérôme, le petit gendarme, frétillait de joie... Le sergent tapa furieusement sur sa machine.

Quant au lieutenant Jolicœur, quoiqu'il soit poète, quoiqu'il soit surréaliste, c'est un bon bridgeur... Il connaît bien son Culbertson.

La cravache cingla Hilarion au visage. Il s'écroula sur les genoux. Sa figure se tordit en une telle grimace que Jérôme pouffa de rire. Le lieutenant regarda lui aussi et se mit à rire, d'un rire amer, hystérique, saccadé. Mais il ne pensait définitivement qu'à son bridge.

Il faut que j'aille chercher Paul Scuteau aujourd'hui. Il est toujours en retard. Surtout que Jolicœur prend du temps pour annoncer. Mais cet homme ne parlait pas...

Le lieutenant Martinès regarda Hilarion et se mit soudain à hurler :

— Alors, tu ne cesses pas de faire l'imbécile ? Nous te ferons parler, sale cochon !

Pour en finir, il se jeta sur lui à coups de pieds et à coups de cravache. Hilarion gisait, la figure en sang, le bras sur la figure, il cria :

— Je parlerai, oui, je parlerai !...

Mais le lieutenant n'arrêta pas, il frappait avec rage. La machine à écrire comme prise d'un délire crépitait en rafales forcenées et brutales. Le gendarme se dodelinait sur ses jambes, l'œil absent. Le lieutenant cognait.

Le téléphone résonna longtemps, le lieutenant cognait. Le téléphone résonnait, le sergent se tourna et cria :

— Mon lieutenant, le téléphone !...

Alors, le lieutenant s'arrêta devant l'homme recroquevillé en boule, et tourna un visage baigné de sueur.

— Hein ? dit-il.

Le gendarme Jérôme répéta :

— Le téléphone, mon lieutenant !

Le lieutenant se lissa les cheveux avec les mains et se composa un léger sourire. Enjambant le corps gisant, secoué de soubresauts nerveux, il alla à l'appareil. De l'autre côté de la cloison, une chanson parvenait, étouffée.

— Jérôme, va voir dans la salle commune, et dis à celui qui chante de fermer sa gueule.

Le lieutenant s'assit sur le rebord de la table et décrocha :

— Allô ?... Le député Lapointe ?... Mais oui, mais oui, le lieutenant Martinès pour vous servir... Vous allez bien ?...

Mais non, mon cher député, je ne faisais rien de précis… Mais oui... Mais oui... Je me rappelle bien, Dacius, votre chef de bouquement ... Il nous conduisait à la chasse à Léogane... Sa sœur, vous dites, la mère du prévenu ?... Attendez... Hilarius Hilarion. Justement... Mais je ne peux pas le libérer comme ça, vol avec effraction, vous comprenez... Aujourd'hui c'est samedi, non... Enfin si vous y tenez, je peux l'envoyer au juge... J'ai d'autres chenapans qui peuvent attendre... Ne vous inquiétez pas, il sera en forme, nous savons y faire... Mais oui, je comprends très bien, c'est le neveu d'un de vos chefs de bouquement... Mais aujourd'hui, c'est samedi, je ne sais pas si le juge... C'est ça, tâchez de joindre le juge... C'est cela... C'est moi qui vous remercie, mon cher député... Mais, dites surtout au président que je suis porté sur la feuille d'avancement, c'est peu de chose ce qui reste à faire... Peut-être que le ministre de l'Intérieur... Quoi ! Une crapule ?... Vous y allez fort, député, je ne vous suis pas... Et puis, il est encore puissant... Oui, je vous téléphonerai plus tard... On prendra rendez-vous pour aller à Carrefour manger un bon grillot de porc... Il y a, paraît-il, une nouvelle boîte qui ouvre ce soir, avec des petites femmes épatantes... Ah ! Ah ! C'est le cas de le dire... Au revoir, député, à tantôt... Merci... Au revoir...

Le lieutenant se tourna vers Hilarion. L'homme s'était redressé, assis, appuyé sur une main, haletant. Dès qu'il vit le lieutenant le fixer, il rentra les jambes avec des yeux affolés. La machine à écrire s'était arrêtée. Le lieutenant Martinès alluma une cigarette et l'aspira. Il fit un geste vif, le gendarme accourut :

— Mon lieutenant ?...

— Jérôme, tu feras prendre un bain à cet homme, tu l'amèneras à l'infirmerie, tu le feras manger, et tu le conduiras à la section Nord... très pressé, vite.

— Oui, mon lieutenant...

Le gendarme releva Hilarion qui rassembla toutes ses forces pour sortir au plus vite de la tanière du lieutenant. La machine à écrire se reprit à tacoter dans le silence morbide de la pièce. Le lieutenant alla vers la radio, il tourna les boutons :

Ça pique, Ça pique sous les tropiques, Le sol, Le sol...

Le lieutenant eut un mouvement de rage ; il éteignit brutalement le poste pour fermer la bouche à la vie et à la lumière.

* * *

C'était samedi. Le soleil décochait dans toutes les directions sa fusillade d'épingles de feu. L'asphalte ramollissait, devenait noire comme du jais. C'était le jour où les habitants des montagnes descendent vers la ville et ceux des campagnes quittent la plaine pour le marché aux fortes odeurs.

— Hue, chiens !... Foinc ! criait la marchande de charbon en battant ses bourriques chargées à couler bas. Le samedi, c'est un jour de « baisser-lever », toute la journée, tout le temps pour les mamans ! Et la marmaille qui ne va pas à l'école ce jour-là ! Sans repos, se baisser, se lever toute la journée, dans les rites du travail éternel.

Et le gendarme, là, le fusil sur l'épaule, les jambes bien enveloppées de guêtres kaki, hèle derrière les pauvres malheureux qu'il pousse devant lui.

Le samedi, Lalue est une grosse veine serpentant des mornes de l'intérieur, une grosse veine qui bâille à manger à tout le corps de Portau-Prince. Les choux, les carottes, tous les légumes, les vivres, les bananes, les ignames, les crudités, mangues, oranges, pistaches et puis les cochons qui grognent, les cabris qui font bê...ê...ê..., les poules qui gloussent, tout ça descend à flots comme le sang dans les veines. A dos d'âne, à dos d'homme, sur la tête des femmes, tout ça vibre, luit, se débat, et crie au soleil.

Le gendarme poussait trois hommes. Ils marchaient en file indienne. Le premier était si sale, si déchiré, que son ventre et le cuir roussi de ses fesses apparaissaient, puis disparaissaient à chaque pas au travers de ses loques. Sa figure était grisaille, il tenait en équilibre sur sa tête un régime de bananes vertes et fanées. Le deuxième avait les yeux brillants et fureteurs, vêtu d'un pantalon de toile écrue bleue et d'une chemisette de grosse toile blanche, il portait sur les épaules un petit cabri noir et blanc qui bêlait avec langueur. Ensuite venait Hilarion. Ils marchaient à grands pas parmi la foule.

Une petite fille déclinait ses marchandises sur un air de chanson triste :

— Voici patates, maïs moulu, pois, du riz avec petit-mil dépaillé !

La charge sur la tête, le cou bien raide, décollé des épaules et sillonné de veines. Elle chantonnait ses marchandises à tue-tête, et les veines se gonflaient à chaque cri. Elle allait, le visage tendu par l'effort, les yeux absents, une main sur le côté, l'autre écartée du corps faisait balancier, s'approchant de l'oreille à chaque refrain. Ça donne une belle voix, vous savez, commère, quand on pose la main comme ça sur l'oreille pour vanter ses marchandises comme une chanson.

Le gendarme qui conduit ces nègres-là au tribunal, s'essuie tout le temps le visage avec un grand mouchoir rouge. Il excite les pauvres diables de la voix :

— Vous marchez, foutre ! Non ?

Et le soleil, comme un miroir aveuglant, tourne dans le ciel d'émail.

Un cireur de bottes, un shiner, portant une culotte de cheval, une vieille culotte militaire pleine de taches de cirage, sale comme un peigne. Les jambes et les pieds nus, lui dont le métier est de soigner les souliers. Il bat du tambour avec sa brosse sur la petite caisse de bois qu'il porte sous le bras. Il sifflote... Il a dû bien manger aujourd'hui... Il est gai.

Des gosses vagabonds courent dans la rue comme de jeunes poulains dans la savane. Mais la ville n'est pas la savane. La ville s'est construite au pied des mornes, les ravins sont devenus esclaves entre

les digues. La montagne recule devant la ville qui l'enserre de ses longs bras de pieuvre, qui l'étouffé, qui la creuse de trous, qui la marque de la longue cicatrice noire des routes d'asphalte, qui la barde de fer et de béton, dans des tunnels plus noirs que la nuit. Elle s'est aussi ceinturée elle-même de barres de fer plus dures que les rails du chemin de fer Mac Donald... Ces liens s'appellent la police des propriétaires fonciers, qui dominent le parlement. C'est la loi de fer de l'état des riches contre les pauvres, c'est la fatalité d'acier des voitures américaines qui, comme d'énormes crapauds, se promènent sur le corps de la pauvre Haïti. L'homme des villes est esclave des américains, esclave de la fonction publique — certains vendraient jusqu'à leur femme pour elle ! — esclave de son ventre, esclave de tous les gros poissons qui font la loi contre le peuple...

Malgré tout, le peuple chante et rit, car le peuple est un géant qui, s'il ne mesure pas encore la force de ses bras, la sent tout de même dans son travail... Les ouvriers sans s'en rendre compte commencent à évaluer leurs forces ; à chaque fois qu'ils passent devant la nouvelle usine, le nouvel atelier ou la nouvelle fabrique, leur cœur tressaille d'une joie sans cause. Car secrète et vivace est la pensée. Malgré tous les américains, malgré toutes les sangsues, malgré tous les Vincent, malgré tous les cacapoules, malgré tous les gendarmes, de nouveaux bras d'ouvriers, de nouveaux bras de Charlemagne Péralte et de lutteurs sont la moisson qui jaillit sans cesse de notre terre, à chaque nouvelle couleur du ciel, à chaque saison de pluies, à chaque récolte.

Les gosses vagabonds courent à travers la ville comme de jeunes poulains ! Les vieilles gens disent que derrière les montagnes il y a d'autres montagnes ; derrière la montagne il y a aussi d'autres villes. Il y a des villes qui se fanent. Les montagnes aussi se fanent parce que la terre n'est plus grasse et ses os de pierre, délavés par le vent et l'orage, montrent leur misère au soleil. Derrière ces montagnes qui roussissent, il y a nos villes, rongées par les poux de bois, nos villes qui noircissent, nos villes où d'autres gamins sales et rieurs courent aussi, portant d'autres villes dans leurs bras et des lueurs nouvelles dans leurs yeux... D'autres villes dans les lointains toujours plus proches, d'autres villes où tout le monde retrouvera la joie et les ardeurs du poulain dans la savane. Mais je m'emporte ! Je m'emporte toujours, quand je regarde mon pays... Je m'emporte, et vous ne m'écoutez pas, gamins qui courez à Lalue, ce jour de samedi, ce jour de fruits mûrs.
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05Roumain, Gouverneurs de la rosée, passage 1Roman · 1944 · 1519 mots · Pangram 4.00 %généré

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Nous mourrons tous... — et elle plonge sa main dans la poussière ; la vieille Délira Délivrance dit : nous mourrons tous : les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants, ô Jésus-Marie Sainte Vierge ; et la poussière coule entre ses doigts. La même poussière que le vent rabat d'une haleine sèche sur le champ dévasté de petit-mil sur la haute barrière de cactus rongés de vert-de-gris, sur les arbres, ces bayahondes rouilles.

La poussière monte de la grand-route et la vieille Délira est accroupie devant sa case, elle ne lève pas les yeux, elle remue la tête doucement, son madras a glissé de côté et on voit une mèche grise saupoudrée, dirait-on, de cette même poussière qui coule entre ses doigts comme un chapelet de misère : alors elle répète : nous mourrons tous et elle appelle le bon Dieu. Mais c'est inutile, parce qu'il y a, si tellement beaucoup de pauvres créatures qui hèlent le bon Dieu de tout leur courage que ça fait un grand bruit ennuyant et le bon Dieu l'entend et il crie : quel est, foutre tout ce bruit ? Et il se bouche les oreilles. C'est la vérité et l'homme est abandonné.

Bienaimé, son mari, fume sa pipe, la chaise calée contre le tronc d'un calebassier. La fumée ou sa barbe cotonneuse s'envole au vent.

— Oui, dit-il, en vérité, le nègre est une pauvre créature.

Délira semble ne pas l'entendre.

Une bande de corbeaux s'abat sur les chandeliers. Leur croassement enroué racle l’entendement, puis ils se laissent tomber d'une volée, dans le champ calciné, comme des morceaux de charbon dispersés.

Bienaimé appelle : Délira ? Délira, ho ?

Elle ne répond pas.

— Femme, crie-t-il.

Elle lève la tête.

Bienaimé brandit sa pipe comme un point d'interrogation :

— Le Seigneur, c'est le créateur, pas vrai ? Réponds : Le Seigneur, c'est le créateur du ciel et de la terre, pas vrai ?

Elle fait : oui; mais de mauvaise grâce.

— Eh bien, la terre est dans la douleur, la terre est dans la misère, alors, le Seigneur c'est le créateur de la douleur, c'est le créateur de la misère.

Il tire de courtes bouffées triomphantes et lance un long jet sifflant de salive.

Délira lui jette un regard plein de colère :

— Ne me tourmente pas, maudit. Est-ce que j'ai pas assez de tracas comme ça ? La misère, je la connais, moi-même. Tout mon corps me fait mal, tout mon corps accouche la misère, moi-même. J'ai pas besoin qu'on me baille la malédiction du ciel et de l'enfer.

Puis avec une grande tristesse et ses yeux sont pleins de larmes, elle dit doucement :

— O Bienaimé, nègre à mou ...

Bienaimé tousse rudement. Il voudrait peut-être dire quelque chose. Le malheur bouleverse comme la bile, ça remonte à la bouche et alors les paroles sont amères.

Délira se lève avec peine. C'est comme si elle faisait un effort pour rajuster son corps. Toutes les tribulations de l'existence on froissé son visage noir, comme un livre ouvert à la page de la misère. Mais ses yeux ont une lumière de source et c'est pourquoi Bienaimé détourne son regard.

Elle a fait quelques pas et elle est entrée dans la maison.

Au-delà des bayahondes, une vapeur s'élève, où se perd, dans un dessin brouillé, la ligne à moitié effacée des mornes lointains. Le ciel n'a pas une fissure. Ce n'est qu'une plaque de tôle brûlante.

Derrière la maison, la colline arrondie est semblable à une tête de négresse aux cheveux en grains de poivre : de maigres broussailles en touffes espacées, à ras du sol ; plus loin, comme une sombre épaule contre le ciel, un autre morne se dresse parcouru de ravinements étincelants : les érosions ont mis à nu de longues coulées de roches : elles ont saigné la terre jusqu'à l'os.

Pour sûr qu'ils avaient eu tort de déboiser. Du vivant encore de défunt Josaphat Jean-Joseph, le père de Bienaimé, les arbres poussaient dru là-haut. Ils avaient incendié le bois pour faire des jardins de vivres : planté des pois-congo sur le plateau, le maïs à flanc de coteau.

Travaillé durement en nègres conséquents, en travailleurs de la terre qui savent qu'ils ne pourront porter un morceau à la bouche s'ils ne l'ont extrait du sol par un labeur viril. Et la terre avait répondu : c'est comme une femme qui d'abord se débat, mais la force de l'homme, c'est la justice, alors, elle dit : prends ton plaisir...

À l'époque, on vivait tous en bonne harmonie, unis comme les doigts de la main et le coumbite réunissait le voisinage pour la récolte ou le défrichage.

Bienaimé se lève, il marche à pas indécis vers le champ. Une herbe sèche comme de l'étoupe a envahi le canal. Il y a longtemps que les hautes tiges des roseaux se sont affaissées, mêlées à la terre. Le fond du canal est craquelé comme une vieille faïence, verdi de matières végétales pourries. Avant, l'eau y courait libre, au soleil : son bruissement et sa lumière faisaient un doux rire de couteaux. Le petit-mil poussait serré, dissimulait la case à la vue de la grand-route.

— Ah ces coumbites, songe Bienaimé... Dès le petit jour, il était là, en chef d'escouade sérieux, avec ses hommes, tous habitants de grand courage : Dufontaine, Beauséjour, cousin Aristhène, Pierrilis, Dieudonné, beau-frère Mérilien, Fortuné Jean, compère Boirond, le Simidor Antoine : un nègre habile à chanter, capable de remuer avec sa langue plus de malices que dix commères ensemble, mais c'était sans méchanceté, rien que pour l'amusement, parole d'honneur.

On entrait dans l'herbe de Guinée ! (Les pieds nus dans la rosée, le ciel pâli, la fraîcheur, le carillon de pintades sauvages au loin...) Peu à peu les arbres noircis, leur feuillage encore chargé de lambeaux d'ombre, reprenaient leur couleur. Une huile de lumière les baignait. Un madras de nuages soufrés ceignait le sommet des mornes élevés. Le pays émergeait du sommeil. Dans la cour de Rosanna, le tamarinier lançait soudain, comme une poignée de graviers, un tourbillonnement criard de corneilles.

Casamajor Beaubrun, sa femme Rosanna et leurs deux garçons les-saluaient. Ils disaient : frères, merci oui ; question de politesse parce qu'un service, ça se prête de bon vouloir : aujourd'hui je travaille ton champ, toi demain le mien. L'entraide, c'est l'amitié des malheureux, n'est-ce pas.

Un moment après, arrivaient de leur côté, Siméon et Dorisca, avec une vingtaine de nègres gaillards.

On laissait Rosanna s'affairer dans l'ombrage du tamarinier autour de ses chaudières et des grands récipients de fer-blanc d'où montait déjà le bredouillement volubile de l'eau qui bout. Délira et d'autres voisines viendraient plus tard lui donner un coup de main.

Les hommes s'en allaient la houe sur l'épaule. Le jardin à nettoyer était au tournant du sentier, protégé par un entourage de bambous entrecroisés. Des lianes aux fleurs mauves et blanches s'y accrochaient en buissons désordonnés ; dans les coques dorées des assorossis s'épanouissait une pulpe rouge comme un velours de muqueuses.

Ils écartaient les lattes mobiles de la barrière. À l'entrée du jardin, le crâne d'un bœuf blanchissait sur un poteau. Maintenant ils mesuraient leur tâche du regard : ce « carreau » d'herbes folles embrouillé de plantes rampantes. Mais c'était de la bonne terre, ils la rendaient aussi nette que le dessus d'une table fraîchement rabotée. Beaubrun, cette année, voulait y essayer des aubergines.

— Alignez ! criaient les chefs d'escouade.

Le Simidor Antoine passait en travers de ses épaules la bandoulière du tambour. Bienaimé prenait sa place de commandement devant la rangée de ses hommes. Le Simidor préludait par un bref battement, puis le rythme crépitait sous ses doigts. D'un élan unanime, ils levaient les houes haut en l'air. Un éclair de lumière en frappait le fer : ils brandissaient, une seconde, un arc de soleil.

La voix du Simidor montait rauque et forte :

— A té...

D'un seul coup, les houes s'abattaient avec un choc sourd, attaquant le pelage malsain de la terre.

— Femme-la dit, mouché, pinga ou touché mouin, pinga-eh

Les hommes avançaient en ligne. Ils sentaient dans leurs bras le chant d'Antoine, les pulsations précipitées du tambour comme un sang plus ardent.

Et le soleil soudain était là. Il moussait comme une écume de rosée sur le champ d'herbes. Honneur et respect, maître soleil, soleil levant. Plus caressant et chaud qu'un duvet de poussin sur le dos rond du morne, tout bleui, un instant encore, dans la froidure de l'avant-jour. Ces hommes noirs te saluent d'un balancement de houes qui arrache du ciel de vives échardes de lumière. Et le feuillage déchiqueté des arbres à pain, rapiécé d'azur, et le feu du flamboyant longtemps couvé sous la cendre de la nuit et qui, maintenant, éclate en un boucan de pétales à la lisière des bayahondes.

Le chant obstiné des coqs alternait d'un jardin à l'autre. La ligne mouvante des habitants reprenait le nouveau refrain en une seule masse de voix :

A té

Map mandé qui moune

Qui en de dans caille là

Compe répond :

Oest mouin avec cousine mouin
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06Roumain, Gouverneurs de la rosée, passage 2Roman · 1944 · 2085 mots · Pangram 4.00 %généré

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Assez-é !

Brandissant les houes longuement emmanchées, couronnées d'éclairs, et les laissant retomber avec une violence précise :

Mouin en dedans déjà

En Pai-oh !

Nan point taureau

Passé taureau

En l'ai, oh

Une circulation rythmique s'établissait entre le cœur battant du tambour et les mouvements des hommes : le rythme était comme un flux puissant qui les pénétrait jusqu'au profond de leurs artères et nourrissait leurs muscles d'une vigueur renouvelée.

Le chant emplissait le matin inondé de soleil. Le vent l'emporterait au-delà des collines vers le plateau de Bellevue, et commère Francilla (elle est devant sa case, sous la tonnelle de vigne sauvage, au milieu du battement d'ailes et du piaillement de la volaille à qui elle lance des grains de maïs), je dis : que ma commère Francilla se tournerait vers la rumeur de la plaine : — oui, qu'elle ferait, c'est la bonne saison — et elle lèverait la tête pour voir le ciel, sans une écaillure de nuages, monter, comme un bol de porcelaine renversé, qu'il ne contenait pas une goutte de pluie.

Le chant prendrait le chemin des roseaux, le long du canal, il remonterait jusqu'à la source tapie au creux d'aisselle du morne, dans la lourde senteur du creux d'aisselle du morne, dans la lourde senteur des fougères et des malangas macérés dans l'ombrage et le suintement secret de l'eau.

Peut-être qu'une jeune négresse du voisinage : Irézile, Thérèse, Georgina..., finit de remplir ses calebasses.

Quand elle sort du courant, des bracelets de fraîcheur se défont autour de ses jambes. Elle dépose les calebasses dans un panier d'osier qu'elle équilibre sur sa tête. Elle marche dans le sentier humide. Au loin, le tambour délivre une ruche de sons bourdonnants.

— J'irai plus tard, se dit-elle. Un tel sera là. (C'est son amoureux.)

Une chaleur l'envahit, une langueur heureuse. Elle se presse à longues enjambées, les bras balancés. Ses hanches roulent avec une merveilleuse douceur. Elle sourit.

Au-dessus des bayahondes flottent des haillons de fumée. Dans les clairières, les charbonniers déblaient les tertres sous lesquels le bois vert a brûlé à feu patient. Un arbre, c'est fait pour vivre en paix dans la couleur du jour et l'amitié du soleil, du vent, de la pluie. Ses racines s'enfoncent dans la fermentation grasse de la terre, aspirant les sucs élémentaires, les jus fortifiants. Il semble toujours perdu dans un grand rêve tranquille. L'obscure montée de la sève le fait gémir dans les chaudes après-midi. C'est un rêve vivant qui connaît la course des nuages et pressent les orages, parce qu'il est plein de nids d'oiseaux.

Estinval essuie du revers de la main ses yeux rougis. De l'arbre mutilé, il ne reste plus que le squelette calciné des branchages épars dans la cendre : une charge de charbon que sa femme ira vendre au bourg de La Croix-des-Bouquets. Dommage qu'il ne puisse répondre à l'invitation du chant. La fumée lui a desséché la gorge. Sa bouche est amère comme s'il avait ruminé une pâte de papier. Pour certain, que ça lui ferait du bien, une boisson à la cannelle, — non : à l'anis, c'est plus rafraîchissant, une longue goulée d'alcool jusqu'au fin fond de l'estomac.

— Rosanna, chère..., il dirait.

Elle connaît sa faiblesse et en riant lui offrirait la mesure de trois doigts en éventail. Il crache épais et se remet à fourgonner le tas de terre mêlé de cendre.

*

Vers les onze heures, le message du coumbite s'affaiblissait : ce n'était plus le bloc massif de voix soutenant l'effort des hommes ; le chant hésitait, s'élevait sans force, les ailes rognées. Il reprenait parfois, troué de silence, avec une rigueur décroissante. Le tambour bégayait encore un peu, mais il n'avait plus rien de son appel jovial, quant à l'aube, le Simidor le martelait avec une savante autorité.

Ce n'était pas seulement le besoin de repos : la houe devenant de plus en plus lourde à manier, le joug de la fatigue sur la nuque raide, réchauffement du soleil ; c'est que le travail finissait.

Pourtant, on s'était à peine arrêté, le temps d'avaler une gorgée de tafia, de se détendre les reins — dans le corps, c'est ce qu'il y a de plus récalcitrant, les reins. Mais ces habitants des mornes et des plaines, les bourgeois de la ville ont beau les appeler par dérision nègres pieds-à-terre, nègres va-nu-pieds, nègres-orteils (trop pauvres qu'ils étaient pour s'acheter des souliers) tant pis et la merde pour eux, parce que, question de courage au travail nous sommes sans reproche ; et soyez comptés nos grands pieds de travailleurs de la terre, on vous les foutra un jour dans le cul, salauds.

Ils avaient accompli une rude besogne. Gratté, raclé, nettoyé la face hirsute du champ ; la mauvaise broussaille jonchait le sol.

Beaubrun et ses garçons la rassembleraient pour y mettre le feu. Ce qui avait été herbe inutile, piquants, halliers enchevêtrés de lianes courantes, retomberait en cendres fertilisantes, dans la terre remuée.

Il avait son plein contentement. Beaubrun.

— Merci, voisins, qu'il répétait. Beaubrun.

— À votre service, voisin, nous répondions nous autres. Mais, à la hâte : on n'avait plus de temps pour les politesses. Le manger attendait. Et quel manger, quelle mangeaille. Rosanna n'était pas une négresse chiche, c'était justice de le reconnaître. Tous ceux qui, par dépit, avaient dit des méchancetés sur son compte : parce que c'était une femme tout de bon qu'il ne fallait pas essayer de dérespecter, une bougresse avec qui on ne pouvait pas bêtiser, faisaient leur mea culpa. C'est que, dès le détour du chemin, une odeur venait à leur rencontre, les saluait positivement, les enveloppait, les pénétrait, leur ouvrait dans l'estomac le creux agréable du grand goût .

Et le Simidor Antoine qui, pas plus tard que l’avant-veille, avait reçu de Rosanna, lorsqu'il lui avait lancé une plaisanterie canaille, des détails d'une précision étonnante sur les débordements de sa propre mère, humant, à larges narines, la fumée des viandes, soupira avec une conviction solennelle :

— Beaubrun, mon cher, votre madame est une bénédiction...

Dans les chaudrons, les casseroles, les écuelles, s'empilaient le grilleau de cochon pimenté à l'emporte-bouche, le maïs moulu à la morue et si tu voulais du riz, il y en avait aussi : du riz-soleil avec des pois rouges étoffés de petit salé. Et des bananes, des patates, des ignames en gaspillage.

Bienaimé fait quelques pas et il est au bord de la grand-route. Il s'appuie contre les lattes entre-croisées de la barrière. De l'autre côté, c'est le même découragement : la poussière s'élève, tournoie en tourbillons épais et s'abat sur les chandeliers, l'herbe mauvaise et espacée, rongée à ras du sol, comme une pelade.

Autrefois en cette saison, dès le matin, le ciel se mettait à la grisaille, les nuages s'assemblaient gonflés de pluie, pas une grosse pluie, non, tout juste, quand les nuages crevaient comme des sacs trop pleins, une petite farinade, mais persistante avec quelques éclaircies de soleil. Elle ne suffisait pas à gorger la terre, mais elle la rafraîchissait, la préparait pour les grandes ondées, elle lustrait les jeunes pousses du maïs et du petit-mil : le ver et la lumière aidant. Les branches du campêche décrochaient à tout instant une volée d'ortolans ; à l’Angelus les pintades sauvages venaient boire frileusement le long des flaques à la lisière du chemin, et si on les effarouchait, s'envolaient lourdement tout engourdies et engluées de pluie.

Puis le temps commençait à changer : vers midi une chaleur grasse enveloppait les champs et les arbres accablés ; une fine vapeur dansait et vibrait comme un essaim dans le silence que seul troublait le stridulement acide des criquets. Le ciel se décomposait en boursouflures livides qui fonçaient vers le plus tard et se mouvaient pesamment au-dessus des mornes, parcourus d'éclairs et de grondements sourdement répercutés. Le soleil ne paraissait dans les rares décousures des nuages que comme un rayonnement lointain, d'une pâleur plombée et qui blessait le regard.

Au fond de l'horizon montait tout à coup une rumeur confuse et grossissante, un souffle énorme et rageur. Les habitants attardés aux champs pressaient le pas, la houe sur l'épaule ; les arbres ployaient soudain ; un rideau de pluie accourait, violemment agité dans l'aboiement ininterrompu de l'orage. La pluie était déjà là : d'abord quelques gouttes chaudes et précipitées, puis, percé d'éclairs, le ciel noir s'ouvrait pour l'averse, l'avalanche, l'avalasse torrentielle.

Bienaimé, sur l'étroite galerie fermée par une balustrade ajourée et protégée par l'avancée du toit de chaume, contemplait sa terre, sa bonne terre, ses plantes ruisselantes, ses arbres balancés dans le chant de la pluie et du vent.

La récolte serait bonne. Il avait peiné au soleil à longueur de journées. Cette pluie, c'était sa récompense. Il la regardait, avec amitié, tomber en filets serrés, il l'écoutait clapoter sur la dalle de pierre devant la tonnelle.

Tant et tant de maïs, tant de pois-congo, le cochon engraissé : cela ferait une nouvelle vareuse, une chemise et peut-être le poulain bai de voisin Jean-Jacques s'il voulait rabattre sur le prix.

Il avait oublié Délira.

— Chauffez le café, ma femme, dit-il.

Oui, il lui achèterait aussi une robe et le madras. Il bourra sa courte pipe d'argile. Voilà ce que c'était de vivre en bon ménage avec la terre.

Mais tout ça, c'était le passé.

Il n'en restait qu'un goût amer. On était déjà mort dans cette poussière, cette cendre tiède qui recouvrait ce qui autrefois avait été la vie, oh pas une vie facile, pour non, mais on avait bon courage et après s'être gourmé avec la terre, après qu'on l'avait ouverte, tournée et retournée, mouillée de sueur, ensemencée comme une femelle, venait la satisfaction : les plantes et les fruits et tous les épis.

Il avait pensé à Jean-Jacques, et le voici qui vient par le sentier, aussi vieux maintenant, aussi inutile que lui, conduisant une maigre bourrique et laissant traîner la corde dans la poussière.

— Frère, salue-t-il.

Et l'autre répond de même.

Jean-Jacques demande des nouvelles de commère Délira. Bienaimé dit : Comment va ma commère Lucia ? Et ils se donnent le merci.

La bourrique a une grande plaie sur le dos qui frémit sous les piqûres des mouches.

— Adieu, oui, dit Jean-Jacques.

— Adieu, mon nègre, fait Bienaimé.

Et il regarda son voisin s'en aller avec son âne vers l'abreuvoir, cette mare stagnante, cet œil boueux couvert d'une taie verdâtre où tous boivent, hommes et bêtes.

*

Il y a si longtemps qu'il est parti, il doit être mort maintenant, songe-t-elle.

La vieille Délira pense à son garçon, Manuel qu'il s'appelle, parti il y a des années couper la canne à sucre à Cuba. Il doit être mort maintenant, en pays étranger, répète-t-elle.

Il lui avait dit une dernière fois : maman... Elle l'avait embrassé. Elle avait tenu dans ses bras ce grand gaillard qui avait été à elle dans le profond de sa chair et de son sang, qui était sorti d'elle, de sa chair et de son sang, et qui était devenu cet homme à qui elle murmurait à travers ses larmes : Allez, mon petit, la Vierge Altagrâce vous protège ; et il avait tourné au coude de la route et il avait disparu, ô fils de mon ventre, douleur de mon ventre, joie de ma vie, chagrin de ma vie, mon garçon, mon seul garçon.

Elle s'arrête de moudre le café, accroupie sur le sol. Elle n'a plus une larme, mais il lui semble que son cœur s'est racorni dans sa poitrine et qu'elle s'est vidée de toute vie sauf de ce tourment inguérissable qui lui noue la gorge.

Il devait rentrer après la zafra, ainsi que ces Espagnols appellent la récolte.

Mais il n'était pas revenu. Elle l'avait attendu, mais il n'était pas arrivé.

Parfois il lui arrivait de dire à Bienaimé :

— Je me demande de quel côté est Manuel.

Bienaimé ne répondait pas. Il laissait s'éteindre sa pipe. Il s'en allait à travers champs.

Elle lui disait encore plus tard :

— Bienaimé, papa, de quel côté est notre garçon ? Il lui répondait rudement :

— Paix à ta bouche.

Mais elle avait pitié de ses mains qui tremblaient.

Elle vida le tiroir du moulin, versa d'autres grains, reprit la manivelle. Ce n'était pas une grosse besogne, mais elle se sentait épuisée, à la limite de rester là, sans mouvement, son vieux corps usé abandonné à la mort qui la confondrait, enfin, avec cette poussière, dans une nuit éternelle et sans mémoire.
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07Orélien, Les îles des CaraïbesArticle · 14 octobre 2013 · 1245 mots · Pangram 4.00 %généré

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Les îles des Caraïbes, par définition, espace très prisé des voyageurs en quête de soleil et de plages de sables fins ont longtemps été considérées comme une région politiquement, culturellement et linguistiquement fragmentée, ayant un fond unique mais varié.

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Les îles des Caraïbes, par définition, espace très prisé des voyageurs en quête de soleil et de plages de sable fin, ont longtemps été considérées comme une région politiquement, culturellement et linguistiquement fragmentée, ce qui lui donne un fond unique, mais varié. En raison de la longue colonisation des nations des Caraïbes, il y a un débat permanent sur les pays qui composent l’espace caribéen. Certains intellectuels insulaires plaident pour l’inclusion d’un nombre de pays latino-américains dans les Caraïbes sur la base de la similitude apparente des cultures de ces pays, y compris ceux qui étaient auparavant sous la domination néerlandaise. Sont les piliers de la culture littéraire des Caraïbes : Haïti (Jacques Stéphen Alexis, Jacques Roumain, Jean Price Mars, René Depeste, Dany Laférrière), Cuba (Nicolas Guillén), Porto-Rico (Luis Matos Paléso), Guyane française (Léon Gontrand Damas), Martinique (Aimé Césaire, Édouard Glissant), Jamaïque (Louise Bennett), Trinité (CLR James), Sainte-Lucie (Derek Walcott), Guyane (Wilson Harris) et caetera.

Colonisés d’abord par l’Espagne, l’Angleterre, la France et la Hollande dans les XVe et XVIe siècles, toutes les influences associées à la culture de l’esclavage et de la tyrannie politique ont continué même après l’indépendance dans la plupart de ces pays, donnant lieu à une littérature profondément préoccupée par les questions de l’identité culturelle et ethnique; la politique, la construction ou la reconstruction des nations. La nécessité de former une identité culturelle, régionale, distincte de leurs ancêtres colonisés a conduit de nombreux intellectuels antillais à développer l’idée des Nations Unies des Caraïbes. Bien que cette notion ne soit pas encore devenue une réalité politique, mais il y a un point commun du point de vue culturel à travers les îles de la Caraïbe qui relie ces sociétés de façon très fondamentale. Une partie intégrante de cette assimilation culturelle a commencé sur les plantations esclavagistes, où une culture commune de création et d’expression se faisait sentir, culture qui continue à prospérer même aujourd’hui. Commençant dans un premier temps par des Amérindiens de la tribu des Arawaks et des Caraïbes (gravures, pétroglyphes, créations vodouesques, areytos, hymnes religieux et/ou spirituels). Les expressions créatives des immigrants africains ont survécu à l’ère de l’esclavage, jusqu’au XXe siècle, où on les a toutes retrouvées dans certaines oeuvres d’écrivains tels que Jean Price Mars, Jacques Roumain, Edward Kamau Brathwaite et Lamming George.

En plus des personnes d’ascendance africaine, les îles des Caraïbes sont également une maison aux auteurs espagnols et néerlandophones, dont de nombreux écrits reflètent largement les préoccupations relatives à l’identité régionale et culturelle, à la fois dans la prose et la poésie. Un axe principal dans l’écriture de langue espagnole qui a pour nécessité l’articulation des prises de conscience face à l’existence continuelle des inégalités sociétales, les auteurs de langue espagnole des Caraïbes utilisent le plus souvent des stéréotypes coloniaux dans leurs écrits pour mettre en évidence toute prise de position. L’agitation politique et les conflits qui continuent d’affliger de nombreuses îles des Caraïbes ont également forcé un grand nombre de ces auteurs à quitter leur pays natal pour les États-Unis, le Canada, l’Europe et d’autres parties du monde.

Au début, la littérature des Caraïbes était clairement une littérature de l’exil, puisque la plupart des auteurs qui écrivaient à ce moment-là avaient fui leur pays d’origine pour échapper à des sténoses politiques qui leur étaient imposées par leurs nations dominantes ; on peut citer des écrivains, tels qu’Émile Ollivier, René Depestre, Reinaldo Arenas, Dany Laferriere, Carlos Guillermo Wilson, Gérard Étienne, Alejo Carpentier, Gérard Bloncourt, et tant d’autres. Bien qu’ils aient continué à écrire sur leur pays d’origine, ils ont également incorporé leur vie dans leur pays d’adoption par le biais de leurs oeuvres. Bien que modernes, les écrits expatriés en provenance des Caraïbes continuent d’être préoccupés par l’état du pays d’origine, le discours s’est élargi pour inclure d’autres préoccupations au sujet de leurs expériences en terres étrangères. Beaucoup de ces écrivains utilisent aussi la langue d’adoption pour s’exprimer.

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La littérature contemporaine des Caraïbes n’a pas une tradition indigène. La civilisation précolombienne (Indiens d’Amérique) a laissé peu de gravures rupestres ou des inscriptions (pétroglyphes), et leurs traditions orales n’ont pas survécu à la colonisation du 16e siècle espagnol. On retrouve aussi une carence de tradition écrite chez les Africains de l’Ouest qui les ont remplacés. La littérature des Caraïbes depuis plusieurs siècles fut une émanation et l’imitation des modèles des puissances coloniales: Espagne, France, Grande-Bretagne, et Pays-Bas. Donc, les écrivains de la Caraïbe n’étaient pas conscients de leur propre environnement, jusque dans les années 1920, cependant que le défi d’une forme distinctive littéraire ait été accepté. Puis, dans le cadre de modernisme hispano-américain, espagnol et français, les écrivains des Caraïbes ont commencé à rompre avec des idéaux européens et à s’identifier à leur réalité. Les dirigeants de ce mouvement, principalement des poètes, étaient: Luis Matos Palés (Porto Rico), Jacques Roumain (Haïti), Nicolás Guillén (Cuba), Léon Damas (Guyane française), et Aimé Césaire (Martinique). Jean Price-Mars, un ethnologue haïtien (Ainsi parlait l’oncle, 1928), a déclaré que son but était, de restituer à son peuple la dignité de son folklore dans un discours finement exprimé. Aimé Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal (1939), construit dans des formes poétiques des éléments rythmiques et tonals de l’archipel Caraïbes, les rituels et les formes linguistiques, en utilisant les techniques surréalistes et symbolistes.

Dans les îles britanniques, le développement de la littérature nationale après 1945, a apporté sa propre contribution dans le roman dialecte populaire: Vic Reid, New Day(1949), Samuel Selvon, A brighter Sun (Un Soleil plus brillant, 1952) et The Lonely Londoners (Les Londoniens solitaires, 1956), George Lamming, In the Castle of My Skin (Dans le château de ma peau, 1953), et de VS Naipaul, The Mystic Masseur (1957) et A House for Mr. Biswas (Une Maison pour Monsieur Biswas, 1961), entre autres, et dans la poésie de Louise Bennett (Labrish, 1966).

Paradoxalement, le développement de la Caraïbe anglophone a été officiellement conservateur, mais en un travail «ouvert» plutôt que d’expression autochtone, ou indigène, dans le travail de CLR James (Trinité) et la poésie de Derek Walcott (Sainte-Lucie). Dans les romans de Wilson Harris (Guyana), le symbolisme et les techniques surréalistes de la modernité réapparaissent, et la poésie de Edward Brathwaite Rights of Passage (Droits de passage, 1967), Masks (Masques, 1968), Islands (Les Îles, 1969) tente de réaffirmer la place de l’Afrique dans les Caraïbes.

Quelques grandes voix de la littérature caraïbéenne:

Aimé Césaire, Earl Lovelace, George Lamming, Malcolm de Chazal, Léon-Gontran Damas, René Despestre, Édouard Glissant, Jacques Aléxis, Jacques Stéphen Alexis, Gilbert Gratiant, Marie Vieux Chauvet, Édouard Maunick, Dany Laférierre, VS Naipaul, Anthony Phelps, Ernest Pépin, Daniel Maximin, Jacques Roumain, Maryse Condé, Mervyn Eustace Morris, Colville Norbert Young, Émile Ollivier, René Vázquez Díaz, Gérard Étienne, Frantz Omar Fanon, Frankétienne, Severo Sarduy, Saint-John Perse, Lyonel Trouillot, Virgilio Piñera Llera, Jean Price Mars, Raphaël Confiant, Louis-Philippe Dalembert, Joseph Zobel, Guy Tirolien, Georges Castara, Gaspar Octavio Hernández, Patrick Chamoiseau, Berthène Juminer, Rodney Saint Éloi, Gisèle Pineau, André Schwartz-Bar, Simone Schwartz-Bart, Edris Saint-Amand, Ernest Pépin, Luis Rafael Sánchez, Derek Alton Walcott, Vic Reid et caetera.
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08Orélien, La poésie serait parole d’espoir malgré toutArticle · 28 décembre 2012 · 1441 mots · Pangram 4.00 %généré

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De toutes parts, résonne un son de cloche. Un son de cloche dont il m’est pénible de me faire ici l’écho, ayant toujours beaucoup aimé, et aimant encore les plaisirs que cette cloche condamne. À chaque instant, j’entends dire autour de moi : « Je ne lis plus de poésie. »

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Répété par tant de bouches dignes de considération, cela finit par impressionner fâcheusement des poètes de mon espèce, qui ne poursuivent guère dans la force des mots que leur agrément. Et voilà que maintenant mon ami, le libraire de la Côte-des-Neiges, me confirme cette triste réalité : « Faut-il donc se résigner à ne vendre que de rares recueils de poésie ? » me dit-il avec amertume. « Les gens ne lisent plus de poésie. » Je m’efforce de le rassurer, car si j’interroge, si je pousse davantage ceux qui prononcent cette condamnation, j’apprends qu’ils ne délaissent pas la beauté, les images et le pouvoir incantatoire des mots pour se jeter dans les voyages, les émotions et les imaginations.

Je n’ai pas manqué de demander en chemin ce qu’ils recherchent dans leurs lectures – d’un usage plus relevé, sans doute, plus sérieux – et j’ai été surpris d’apprendre qu’ils n’aspirent qu’à satisfaire le goût de l’aventure et du dépaysement qu’offre totalement la poésie, la vraie, la bonne, en somme brimée par la vie courante dont la satisfaction faisait jusque-là le principal attrait. Nos contemporains sont donc réduits à chercher séparément dans trois genres différents ce que la poésie avait pour objet essentiel de leur fournir dans le même ouvrage et qui constituait proprement le message poétique. Cette constatation, je l’avoue, ne m’a pas rassuré sur moi-même, car il est toujours pénible de se croire une exception, mais elle m’a apporté un brin de consolation en ce qui concerne certaines poésies d’hier.

Il est clair que sous quelques prétextes d’esthétique ou de style, la poésie est devenue, à quelques exceptions près, la proie de certains discoureurs ou de néophytes. Mais attention ! Il ne faut surtout pas confondre un jeune avec un néophyte, car, comme le dit Picasso, on met longtemps pour devenir jeune. Cela tient peut-être à ce qui est aussi le domaine quasi exclusif de ceux qui tendent à tout ramener à une forme qui leur est plus naturellement propre qu’à celle d’une méthode établie. On comprend que le public s’en détourne et refuse d’entrer dans un jeu qui n’est pas le sien et qui n’a plus rien de commun avec l’aventure qu’il recherche. Il se jette vers d’autres livres ou d’autres genres littéraires qui, malgré les étiquettes, parlent davantage à son imagination et à son cœur.

La vie moderne est pleine de discours, notre temps quotidien en est de plus en plus encombré. Les ateliers, les bureaux, les boutiques, les rues sont remplis de beaux raisonneurs qui ont chacun leur explication de la crise, leur plan de réforme, leurs vues générales et définitives sur le monde. C’est une conséquence inévitable des régimes en place. Mais qu’au moins ceux et celles qui ont pris la charge de nous amuser ne nous entraînent pas dans les mêmes errements et ne viennent pas nous accabler de leur rhétorique quand il nous faudrait des émotions. Dans une de mes discussions toujours fructueuses et approfondies avec des lecteurs de La Parole En Îles-Monde, une lectrice m’a dit ceci : « Je ne suis pas poète, mais je pense que si j’en étais une, la poésie aurait pour moi plusieurs utilités : Tout d’abord, probablement comme dans tout type d’art, il y a dans un poème le moyen de faire passer un message, qu’il soit présenté sous la forme d’une métaphore, qu’il soit engagé ou non. Cela peut être également une invitation au voyage, qui nous emmène dans un ailleurs inexploré. Je trouve personnellement que la poésie sert principalement à procurer et transmettre des émotions au lecteur ». Oui, Amélie, tu as tout à fait raison, l’une des principales missions de la poésie est de transmettre des émotions.

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Il y a là, proprement, la difficulté et le secret peut-être de ce que certains appellent la défaillance de la poésie moderne. On dirait parfois que la poésie est faite pour les poètes, et à chaque fois que je rencontre une personne lisant ou achetant un recueil de poésie à la librairie de mon ami, je me dis : voici un poète. Cette poésie est là pour faire sentir et ramener des émotions. Aimant encore beaucoup les émotions fortes, il faut continuer de se rencontrer dans les cafés littéraires, les marchés de poésie, les nuits de poésie, les cabarets littéraires et les marathons de lecture pour ramener le chant qui peut narguer le son de cloche, ayant pour but de tout monopoliser. J’ai le désir de revoir un autre Tranströmer.

Et puisque j’existe, j’ai le droit de penser que la poésie est loin d’avoir pour intention d’enfiler des idées et des raisonnements pour les assembler en un faisceau où seuls les poètes seraient entraînés. Elle répond aussi à des besoins personnels et sociaux de la société actuelle dans laquelle nous vivons, permettant de réfléchir aux thèmes universels. C’est également un moyen de communication et de fraternisation entre les peuples, une arme contre la violence et les guerres. Cocteau disait : « La poésie dévoile, dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement. » Et moi, je ne me fatigue pas de répéter : la poésie est parole d’espoir, malgré tout. De tous les avatars que nous traversons durant notre passage terrestre, que restera-t-il sinon ces paroles mille fois enroulées et déroulées, et quelques gestes qui nourriront les légendes ? La poésie peut être aussi ce coquillage où résonne la musique du monde, une épiphanie par essence, le lieu d’une véritable incantation et de charmes, où l’intimité peut devenir cette charnière de l’identité.

J’ai recueilli à ce sujet les confidences d’un de mes amis poètes, un peu plus âgé que nous, qui passe à toute vitesse de la poésie au roman. Avec son talent de jeune romancier, il va probablement réussir brillamment dans le genre romanesque. « Je croise les doigts en son nom et je lui souhaite beaucoup de succès. » J’eus la joie de pouvoir le féliciter pour sa persévérance, car il voyait bien, indépendamment de ses passeurs, où se cachait le lièvre. Ce jeune écrivain, quand il commençait à se sentir le goût des fictions, m’avouait toute la peine qu’il se donnait et sa surprise de trouver plus de rigueur dans les faits que dans les idées, tant de résistance pour assembler et plier à quelque vraisemblance les actions et les sentiments. Ce sont les actions ou les faits d’une vie osée, les sentiments d’une existence étonnante, mais écrits sous une plume qui n’oublie pas sa poésie. Il est toujours bon d’être poète avant de devenir romancier. Mais à ce jeune homme, il reste beaucoup à apprendre.

Dans un livre ancien intitulé Débats, rempli des plus nobles soucis de l’art, et dont je compte recommencer la lecture que je recommande à tous, son auteur Henri Massis, figure majeure de la scène intellectuelle française au commencement du XXe siècle, indique bien la cause de cette désaffection du public pour la poésie face au roman. Il faut bien prévoir que le lecteur s’en écartera aussi longtemps qu’il trouvera cette impression de désert ou de flanc battu, suivant que sa nature est plus sensible au vide qu’il constate ou à l’effort qu’il devine.

Massis, l’inventeur du pathétique des idées et d’un certain romanesque de l’histoire, rappelle dans son ouvrage l’exemple de Barrès et la nécessité de ces hautes préoccupations spirituelles et morales qui ne sont plus de mise aujourd’hui et que nos écrivains semblent avoir perdues. Le vrai, dans les plus grandes comme dans les plus petites choses, me paraît inaccessible, sinon aux poètes dans leurs jeux, aux romanciers dans leurs histoires. Pour moi, je dois avouer que, comme dans la poésie, j’ai trouvé dans le roman et les essais savants quelques-unes des meilleures joies de mon existence, qui ne se plaît pas seulement aux images du passé, du temps où tout ce que nous aimions avait encore de l’importance, où les jours nous paraissaient moins bousculés et où la paix suffisante pour se plaire à ces divertissements de l’esprit était de saison.
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09Orélien, Frankétienne et les quiproquos de la gloireArticle · 7 septembre 2012 · 1492 mots · Pangram 4.00 %généré

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J'écris ces lignes au lendemain d’une journée pas comme les autres, une journée d’un grand poisson d'avril, une journée tête chargée dirait-on, en relisant Frankétienne (occasion du 76e anniversaire de sa naissance). Honnêtement, j’avoue que le côté superficiel, tapageur et la mégalomanie de l’homme me laisse froid. «Moi, je suis un génial mégalomane, le plus grand écrivain de tous les temps!» Qu'on l'exalte tout haut comme un prophète ou qu'on l'accable tout bas comme un fou - Toute cette mise en scène, qui prolonge de jour en jour et dilate par delà du temps l'aspect le plus vain de son génie, n'arrive pas à m'arracher autre chose qu'un sourire très voisin du bâillement.

Il y a là l'immensité et la polyvalence de son génie, bien sûr, indépendamment du mensonge publicitaire et des propagandes qui se servent effrontément de lui. Dans l’une des entrevues que j’ai lues, le chef de fil du spiralisme a eu toutes les misères du monde à concrétiser et à définir pour les uns et pour les autres, son mouvement. Il n'est pas facile d'explorer un pays qui s'étend sous tant de climats ou d'alternance. Des montagnes, des déserts et des forêts vierges décourage sans cesse le voyageur : on se contente d'établir quelques comptoirs aux points les plus abordables de la côte.

Tout cela se croise et s'entrecroise, se mêle ou s'entremêle dans un étrange tissu dont l'absence d'unité défie tout essai de définition. Tour à tour - si ce n'est simultanément! - superficiel et profond, grotesque et sublime, attardé dans le passé et happé par l'avenir, irréaliste jusqu'au gros bon sens et rêveur jusqu'au délire, romantique jusqu'à l'épanchement fluvial et classique jusqu'à la sécheresse lapidaire, il épouse toutes les formes de l'expression de la pensée, et le critique ne trouve aucun lien qui puisse embrasser cette Gerbe-Frankétienne. ‘’L'œuvre n'appartient à personne dit-il ; elle appartient à tout le monde. En somme, elle se présente comme un projet que tout un chacun exécutera, transformera, au cours des phases actives d'une lecture jamais la même. Le lecteur, investi autant que l'écrivain de la fonction créatrice, est désormais responsable du destin de l'écriture’’ peut-on lire dans Ultravocal pp. 11-12.

Mais en réalité: ‘’ce grimoire que le génie de Frankétienne fructifie est souvent trop abstrait et trop obscur pour le commun des mortels, il nous repousse. […] Voici pourquoi notre cher Frankétienne traîne autant dans la fange. Par esprit de révolte franche face à toute utilisation de gant pour modeler la littérature, elle doit être dite avec des mains non lavées in contrario d’un James Noël (Je suis celui qui se lave les mains avant d'écrire) qu'il a lui-même introduit.’’ Ici Je reprends mot pour mot le paragraphe d’un texte critique du poète Fabian Charles, paru dans la revue Parole en Archipel, intitulé Entre Le sphinx en feu d'énigme et Le testament des solitudes.

Narrations. Descriptions. Monologues. Rumeurs de voix. Personnages ballottés entre la vie et la mort avec textes éparpillés. Mais la formule c'est de les accueillir en vrac avec leurs épis plus ou moins bien venus, leurs fleurs et leurs ronces. C’est ce que veut la loi de la spirale. Et l'auteur n’a aucune considération pour ceux qui osent attaquer (par lucidité ou par méchanceté?) à la gigantomachie des côtés illisibles de son esthétique du chaos: Il y a des apprentis critiques, des machòkèt littéraires, des journalistes complaisants et des lecteurs débiles, irréductiblement hostiles à toute forme de modernité, ils ne savent pas que la création est une démarche fondamentale d’innovation perpétuelle et de renouvellement incessant, un défi exaltant contre les stéréotypes du déjà-là, du déjà-vu, du déjà-entendu, un pari fécond ouvrant les champs de réflexion à travers la mise en forme des questions humaines essentielles. Mouvance du savoir, des livres qui dérangent. Certains intellectuels prisonniers d’un classicisme étroit me reprochent de ne pas être transparent et accessible au premier degré, je sais comment ils ont toujours eu peur de lire mes œuvres qui les dérangent énormément, mouvance du savoir, des livres qui dérangent, énormément.

En ayant tout dit, la spirale n'a pas manqué de se contredire d’user et d’abuser du droit qu'ont tous les grands esprits d'accueillir les aspects les plus contrastés du réel. N’en tenons pas rigueur: l'ampleur de ses oscillations, voire de ses contradictions, nous donne la mesure de son génie. Il n'est pas de surabondance sans gaspillage. La spirale créatrice d'images et de rythmes, et c'est toute une cathédrale étrange dans la graisse des ténèbres. Dans la spirale tout est énorme y compris l’éclat et le mauvais goût. Mais ceux qui, dans cet univers, ne veulent connaître que le pays plats révèlent par là qu'ils manquent de souffle pour explorer les sommets et les abîmes. Pour moi qui ne revendique que l'humble privilège d'avoir médité une œuvre (ici le temps fait quelque chose à l'affaire... et la critique demeurera une césarienne de la littérature.) Mais comme il s'agit d'un homme dont la gloire éclate à tant d'autres titres, de rares personnes s'avisent de le commenter.

La Pensée-Frankétienne ressemble au jaillissement d'un geyser. Les insanités et les utopies y surabondent, c'est la part de fumée dont s'accompagne le bouillonnement d'eau brûlante qui barbote dans l’horrible chaudière de la sorcellerie. On erre longtemps dans les vapeurs, mais, pour peu qu'on s'approche du centre, on se sent touché par un feu qui sort des entrailles de l'abîme. Telle ou telle Formule-Frankétienne rend un son d'éternité. Chez lui les mots s'inventent, se créer et ne se datent jamais parce qu'ils prennent leur source hors du temps. Ils touchent à cette limite suprême où le verbe humain se noue au silence des dieux. Allez comme moi, faites l’expérience de Lecture-Frankétienne. Lisez! Une écriture en qui tout se fond, mais de qui tout se diffère.

Comme l’a si bien mentionné l'écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi dans une note pour L’oiseau schizophone, Ed. Jean-Michel Place : Enfin, la meilleure façon de faire sentir aux lecteurs toutes les qualités de roman peu ordinaire et surtout de sa langue chaotique, tour à tour lyrique, poétique, politique et scatologique, c'est de citer de longs extraits. Car il y a des pépites à toutes les pages. Des aphorismes à tout bout de champ. Des inventions à tire-larigot : "Elle dégoulottait de scandaleuses onomatopées, débobinait les interminables déblosailles quotidiennes, défilaunait toute la poésie de l'univers et les treize grands mystères de la vie dans une absolue totalité synchronique, passé présent futur confondus...". On ne comprend pas toujours les mots comme dans cette phrase, et je pourrais en citer des milliers :" Parlumier nuride chidillant la vadilure du québard, l'ilburie d'un asiboutou lordiné de quirame et d'alguibar" (p.218-219). Mais on peut se laisser emporter par le souffle. Car plaisir il y a, pour qui sait patienter, et pour les yeux et pour l'oreille. On l'aura compris, l'oeuvre de Frankétienne est un ovni littéraire.

J'ai écrit une oeuvre épique pour cinq siècles et pic à venir

Et après ?

Il n'y aura plus de littérature.

Comment ?

Le livre n'aura été qu'une fleur éphémère de la pensée dans l'aventure humaine

À propos de L'Oiseau schizophone. Il faut d'abord savoir gré aux courageuses éditions Jean-Michel Place d'avoir osé publier intégralement cet immense pavé de 812 pages en fac-similé (avec les dessins originaux de l'auteur) dans un Paris éditorial plutôt frileux et accoutumé aux romans-kleenex de 120 pages dépourvus de substantifique moelle épinière: nous dit Abdourahman A. Waberi. On se demande même si lesdites éditions n'ont pas voulu se compliquer encore la tâche en commençant la publication de l'œuvre de Frankétienne […] fin de citation.

Le prophète prophétise dans les deux sens. Fâcheux pour l'honneur de l'espèce humaine que sa vision noire de l'avenir se soit révélée plus exacte que sa vision rose. Il ne s'agit pas de verser dans une apologie intemporelle qui est l'immense part verbale contenue dans son œuvre, de coup de gong qui résonnent sur du vide et n'emplissent en nous les oreilles et nos têtes enroulées dans la spirale. Lui seul a condensé et condamné le côté vain et outrecuidant de son génie. Mais je me demande si l'écrivain a compris jusqu'à quel point que ses mots peuvent trahir son verbe? Je répondrai en répétant ce qu'Unamuno disait de Cervantès: Depuis quand l'auteur d'un œuvre est-il le mieux qualifié pour la comprendre? Ne suffit-il pas qu'il l’ait faite? On espère quelquefois quand l’enfant a été compris par un étranger beaucoup mieux que par ses parents.

Et ce qu’on retient de Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d'Argent c'est précisément cette idée du verbe intérieur, ce verbe trop souvent lapidé mais vivant encore, sous l'entassement sonore des mots, qu'on en a jamais compris ni cerné le vrai sens et la profondeur. Mais on a toujours tendance comme bien d'autres à préférer le Chevalier des Arts et des Lettres, le Nobélisable, L’Artiste UNESCO pour la paix qui a su trouver sans chercher à tant d'esprits aussi distingués que stériles qui passe leur vie à chercher et ne trouvent rien.
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10Déconnecté de Meta, connecté au QuébecArticle · 7 avril 2026 · 962 mots · Pangram 4.092,46 %généré

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Il y a des disparitions qui font du bruit. Et d’autres qui s’installent en silence, presque poliment, comme si elles demandaient pardon d’exister. Depuis quelques semaines, plusieurs lecteurs m’écrivent pour me demander où je suis passé. On me cherche sur Facebook, on me dit : « Tu te fais rare. » La vérité est moins romantique que ce qu’on pourrait croire. Je ne me suis pas retiré. On m’a retiré.

Entre le 22 et le 23 décembre, peu après l’annonce de la parution de mon roman C’était ça ou mourir sur ma page, mon compte Facebook a été piraté. Un compte ouvert en 2009, sans histoire, sans infraction, sans scandale – un de ces espaces où l’on accumule des années de vie, de mots, de liens, comme on empile des cahiers dans un tiroir. Du jour au lendemain, tout a disparu. Ou plutôt, tout a été confisqué. Seule ma page Facebook reste en ligne, mais je n’ai désormais aucun accès ni aucun contrôle sur celle-ci.

J’ai suivi les procédures. J’ai signalé, relancé, insisté même. J’ai fait ce que font les gens ordinaires face à une machine impersonnelle : j’ai espéré. On me demandait de me connecter à partir d’un appareil reconnu, mais aucun de mes appareils ne semblait assez familier pour mériter la confiance du système. J’ai même payé via Instagram pour parler à un humain. J’ai obtenu une réponse, oui. Mais aucune solution.

Il y a quelque chose de très contemporain dans cette impuissance. Nous avons accepté de confier nos vies numériques à des plateformes comme Facebook qui nous promettent la visibilité, la connexion, la continuité. Mais lorsque le fil se rompt, il n’y a plus personne au bout.

Seulement des formulaires, des réponses automatiques, et cette sensation étrange d’avoir été effacé sans explication.

Pendant un moment, il me restait Instagram. Une sorte de balcon ouvert sur le monde, malgré la porte principale verrouillée. Puis, un soir banal, en revenant du Salon du livre de Trois-Rivières, après le partage de quelques images – rien d’extraordinaire, rien de polémique –, ce compte-là aussi a été suspendu. Deux fois effacé. Sans procès. Sans appel.

Je ne vous cache pas que cela me décourage. Pas seulement à cause de la perte des comptes, mais à cause de ce qu’ils contenaient : des années de conversations, de lecteurs rencontrés, de moments partagés. Et puis cette inquiétude plus sourde : qu’est-ce qui a été vu, pris, copié, utilisé ailleurs ? Mais au fond, ce n’est pas là que réside l’essentiel. Car pendant que je disparaissais des réseaux, quelque chose d’autre apparaissait. Le livre.

Et c’est peut-être là que se trouve la véritable ironie de notre époque : au moment même où je devenais invisible sur les plateformes, le roman C’était ça ou mourir, lui, circulait. Non pas à coups d’algorithmes, mais de mains en mains. De lecteur en lecteur. De libraire en libraire. Mes gratitudes.

Je ne suis pas une célébrité. Je n’ai pas construit une carrière sur le bruit. Si ce livre trouve un écho, ce n’est pas à cause d’une stratégie ni d’une présence calculée en ligne. C’est, très simplement, parce qu’il parle à quelque chose de plus profond que nous.

Les messages que j’ai reçus, souvent privés, souvent discrets, en témoignent. Des éditeurs, ici et ailleurs, ont parlé d’un texte qui touche, qui remue, qui dépasse son sujet pour atteindre une forme d’universel. Certains y ont vu une langue qui porte, d’autres une humanité qui résiste à la brutalité du monde.

Ce qui me frappe, c’est que tout cela s’est fait sans moi, ou presque. Sans publications quotidiennes. Sans stories. Sans stratégie de contenu. Comme si le livre avait décidé de vivre sa propre vie. Et dans cette expérience, il y a aussi quelque chose qui me ramène à ce que le Québec m’a appris.

Car si je suis ici aujourd’hui, c’est parce qu’un jour, après le séisme de 2010 en Haïti, j’ai posé le pied sur une terre, le Québec, qui m’a offert une langue pour continuer. Une langue publique. Une langue où l’on peut exister sans s’excuser. Écrire sans se cacher. Penser à voix haute. Le Québec m’a donné cela : un espace. Pas parfait, non. Aucun lieu ne l’est. Il y a des angles morts, des hésitations, parfois quelques maladresses. Mais il y a aussi, et surtout, une capacité rare : celle de lire l’autre avant de le juger. Et c’est peut-être pour cela que mon livre a trouvé ici ses premiers lecteurs.

Parce que le Québec, pour moi, a été une expérience d’humanisme vécu. Malgré ses contradictions, il reste un peuple qui croit encore que l’être humain compte. Que les livres comptent. Que les histoires comptent. Que les voix venues d’ailleurs peuvent enrichir le récit commun.

Je viens d’un pays que je porte en moi comme une blessure. Une terre qui ne cesse de souffrir, mais qui demeure indissociable de ce que je suis. On ne quitte jamais vraiment l’endroit qui nous a fait naître. On apprend seulement à vivre avec cette distance. Et puis il y a ce lieu-ci. Celui qui ne remplace pas, mais qui accueille. Celui qui ne guérit pas tout, mais qui permet de continuer. Je vis entre ces deux fidélités. L’une m’a donné la vie. L’autre m’a permis de ne pas la perdre.

Alors non, je ne suis plus sur les réseaux Meta. Non pas par choix esthétique ni par stratégie de retrait. Simplement parce que, dans ce monde numérique que l’on croit maîtriser, il suffit parfois de quelques gestes malveillants pour vous en exclure. Mais au fond, ce n’est peut-être pas une disparition. C’est peut-être une manière différente d’apparaître. Moins bruyante. Plus fragile. Mais aussi, peut-être, plus vraie. Car un livre n’a pas besoin d’un compte pour exister. Il lui suffit d’un lecteur.
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11Arrivée au Québec Parce que c’était justeArticle · 23 juin 2026 · 1076 mots · Pangram 4.0100 %généré

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La mémoire a ses mystères. Elle décide parfois seule de ce qu’elle conserve et de ce qu’elle préfère oublier. Certains contemplent le passé comme on regarde une vieille photo jaunie, avec cette nostalgie d’un monde qu’on imagine plus simple, plus uniforme, plus rassurant. Moi, quand je pense au Québec, ce n’est pas cela qui me vient à l’esprit. Lorsque je pense au Québec, je me souviens d’autre chose.

Je me souviens de visages.

Je me souviens de portes ouvertes.

Je me souviens de mains tendues.

D’un peuple qui, bien souvent, a fait preuve d’une générosité dont il ne parle même pas.

Il y a quelques années, je suis arrivé ici avec ce que beaucoup d’immigrants transportent dans leurs bagages : de l’espoir, certes, mais aussi des blessures invisibles. Je venais d’Haïti, un pays que le séisme du 12 janvier 2010 avait laissé défiguré. Plus de 200 000 morts. Des centaines de milliers de blessés. Des familles éparpillées. Des quartiers rayés de la carte. Des vies en suspens. On parle souvent des chiffres, mais on oublie ce qu’ils dissimulent. Derrière eux, il y avait des êtres humains. J’étais l’un d’eux.

À mon arrivée au Québec, tout était à réapprendre. Trouver un logement. Comprendre les formalités. Chercher un emploi. Décoder des règles qui paraissent évidentes à ceux qui les connaissent depuis toujours. Les premiers mois d’une nouvelle vie ressemblent souvent à un immense labyrinthe, où chaque porte exige une clé différente.

Et puis il y a eu les Québécois.

Pas ceux dont on parle à la télévision. Pas ceux qui occupent les tribunes ou les réseaux sociaux. Les autres. Ceux qui sont nombreux. Les ordinaires. Ceux du quotidien. Ceux qui n’écrivent pas l’histoire officielle, mais qui rendent la vie possible.

Je me souviens d’une famille qui m’a accueilli avec une simplicité désarmante. Pas comme un projet humanitaire. Pas comme une bonne action. Encore moins comme un symbole. Comme une personne.

On m’a aidé à comprendre certaines démarches. On m’a indiqué les bons endroits, les bonnes adresses. On m’a évité des erreurs. On m’a offert du temps, cette ressource si précieuse qu’elle vaut parfois plus que l’argent.

Un jour, presque gêné par tant de bienveillance, j’ai posé une question.

« Pourquoi avez-vous fait tout cela pour moi ? »

La réponse est venue sans hésitation.

« Parce que c’était juste. »

Pas parce que c’était noble.

Pas parce que c’était héroïque.

Pas parce que cela méritait une médaille.

« Parce que c’était juste. »

Depuis, cette phrase m’accompagne. Elle me revient souvent quand j’entends certains discours qui présentent l’étranger comme un problème avant même de le voir comme un être humain. Bien sûr, il existe des gens qui regardent l’autre avec méfiance. Il existe des esprits étroits qui confondent parfois différence et menace. Aucune société n’y échappe complètement. Il serait naïf de prétendre que tout est parfait. Les préjugés existent. Certaines paroles blessent. Certains gestes aussi. Mais une société ne se juge pas seulement à ses fautes ; elle se juge aussi à sa capacité de les reconnaître et de les corriger.

Quand, par exemple, des policiers à Montréal-Nord ont été suspendus pour des comportements jugés inacceptables, ce sont entre autres d’autres policiers qui ont dénoncé ces fautes. Ce détail compte. Il rappelle qu’il faut se méfier des généralisations. On ne résume pas un peuple à ses pires représentants, pas plus qu’on ne résume une institution à ses erreurs. Une majorité silencieuse continue de croire à la dignité de l’autre, même quand une minorité fait davantage de bruit. Mais ces gens-là ne sont pas le Québec que j’ai rencontré. Le Québec que j’ai rencontré est bien plus vaste. Il ressemble à cette enseignante qui reste quelques minutes après la classe pour aider un élève en difficulté.

À cette bibliothécaire qui prend le temps d’expliquer.

À ce voisin qui déneige l’entrée d’une personne âgée.

À ce bénévole qui prépare le café avant l’arrivée des autres.

À ce libraire qui vous parle d’un livre comme s’il vous offrait un cadeau.

Le Québec que j’ai rencontré n’est pas obsédé par lui-même. Il est habité par une idée simple : on avance mieux quand on avance ensemble. C’est peut-être ce qui m’a le plus frappé ici.

Les Québécois ne sont pas toujours ceux qui se racontent le mieux. Ils parlent volontiers de ce qui reste à améliorer, mais beaucoup moins de ce qu’ils ont réussi à bâtir. Pourtant, pour celui qui arrive d’ailleurs et qui prend le temps d’observer, il y a là quelque chose de remarquable. Une société qui a appris à se tenir debout. Une société qui connaît la fragilité parce qu’elle a dû lutter elle-même pour préserver sa langue, sa culture et sa place dans l’histoire. Peut-être est-ce pour cela que tant de gens, lorsqu’ils arrivent ici avec leurs propres blessures et leurs propres combats, trouvent malgré tout une place pour recommencer.

Mon appartenance au Québec ne s’est pas déclarée d’un seul coup. Elle s’est construite peu à peu, dans la langue, dans les rencontres, dans les hivers traversés, dans les gestes reçus et rendus. On n’habite pas seulement un territoire. On apprend aussi une manière de vivre ensemble.

Et malgré les débats, malgré les tensions qui traversent parfois l’actualité, malgré les voix qui cherchent à réduire une société entière à ses peurs les plus bruyantes, je continue de croire à ce Québec-là. Celui qui accueille sans s’effacer, sans se renier. Celui qui affirme son identité sans avoir besoin de rejeter celle des autres. Celui qui comprend qu’on peut aimer profondément le Québec tout en portant, dans sa mémoire, d’autres paysages, d’autres douleurs, d’autres fidélités.

J’ai longtemps pensé qu’il pouvait y avoir deux souffles dans un même corps : celui du pays que l’on quitte et celui du pays que l’on adopte. Avec les années, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une contradiction. C’était plutôt une richesse. Le Québec m’a appris cela. Voilà ce dont je me souviens.

Non pas d’une couleur.

Non pas d’une origine.

Non pas d’une époque idéalisée.

Je me souviens de gens qui ont choisi la générosité quand ils auraient pu choisir l’indifférence. Je me souviens de citoyens qui ont préféré l’accueil au soupçon. Je me souviens d’hommes et de femmes qui m’ont montré qu’une société se mesure moins à ce qu’elle proclame qu’à ce qu’elle fait lorsqu’un inconnu frappe à sa porte. Et quand je pense à eux aujourd’hui, une phrase me revient encore.

La même.

Simple.

Discrète.

Immense.

« Parce que c’était juste. »
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12Partance Partir pour se rencontrerArticle · 2 juillet 2026 · 842 mots · Pangram 4.0100 %généré

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On croit toujours qu’on part vers un endroit. En réalité, on part souvent vers une version de soi qu’on ne connaît pas encore. C’est ce que je me suis rappelé en relisant un ancien récit de voyage, écrit au retour d’un départ vers Grand-Bassam, près d’Abidjan, en passant par Casablanca.

J’y retrouvais les avions trop bruyants, les bébés qui pleurent, les escales interminables, les chauffeurs qui deviennent presque des anges gardiens, les premières impressions parfois naïves, parfois justes, et ces villes qu’on découvre avec la prudence de celui qui a souvent trop regardé les nouvelles avant de faire sa valise.

Avec le temps, ce récit m’a surtout rappelé une chose : on ne voyage jamais seulement dans un pays. On voyage aussi dans ses peurs, ses préjugés, ses étonnements, et dans cette part de soi qui apprend, lentement, à regarder autrement.

Au Québec, on connaît bien cette affaire-là : partir. On part pour le chalet le vendredi à 15 h pile, avec l’illusion candide d’éviter le trafic. On part pour Old Orchard dans le Maine, ce petit bout d’Amérique devenu presque une annexe estivale du Québec, avec une glacière, des enfants à l’arrière, deux serviettes oubliées et une patience qui rend l’âme à Drummondville. On part à Cuba pour vérifier si le soleil existe encore. On part à Sept-Îles, à Gaspé, à Rouyn, pas toujours pour se reposer, parfois seulement pour aller voir si notre vie a changé de décor.

Mais il y a des départs plus profonds que les vacances. Des départs qui ne se mesurent pas en kilomètres, mais en tremblements intérieurs.

Je me souviens d’un homme rencontré un été dans un autobus entre Montréal et Québec. Un vrai autobus de chez nous : climatisation trop forte, silence religieux, odeur de café Tim Hortons, avec des gens polis qui s’excusent presque d’exister. Il allait voir sa fille à Lévis. Il m’a dit : « Moi, je ne voyage pas. Je me déplace. » Puis, après 10 minutes, il m’a raconté toute sa vie. Il avait quitté son village de la Côte-Nord à 21 ans pour venir travailler à Montréal. Il pensait partir pour deux ans seulement. Depuis, il n’était jamais retourné vivre là-bas.

C’est ça, partir. On croit simplement prendre un billet. Mais en réalité, on ouvre parfois une porte qui ne se referme pas toujours.

Revenons à ce voyage en Côte d’Ivoire. Abidjan, pour moi, n’était pas seulement une destination africaine. C’était une école du regard. On y arrivait avec des images toutes faites. La guerre civile n’était pas encore un souvenir très lointain, et les mots qui précédaient le voyage revenaient souvent comme une petite litanie inquiète : crise, chaleur, désordre, danger. Puis un chauffeur vous parle, une ville vous accueille, un plat vous surprend, une nuit vous rassure, une conversation vous déplace. Et tout à coup, le monde cesse d’être celui du reportage. Il redevient celui des gens. Le départ sert peut-être à cela : corriger les caricatures.

On part avec ses peurs. On revient avec des visages. On part avec des opinions. On revient avec des nuances. On part en pensant découvrir un pays. On revient en ayant découvert l’étroitesse de ce qu’on croyait savoir.

Le Québec le comprend mieux qu’il ne le dit. Cette société a beaucoup voyagé sans toujours traverser les océans. Elle est partie d’elle-même plusieurs fois. Elle a quitté la survivance pour la confiance. Elle a quitté le silence pour la parole. Elle a quitté certaines gênes anciennes pour se tenir debout, sans trop faire de bruit.

Partir, ce n’est donc pas trahir ce qu’on quitte. C’est parfois lui donner une suite.

Quand on quitte Port-au-Prince, Paris, Dakar, Rimouski ou Saint-Hyacinthe, on n’efface pas le point de départ. On l’emporte dans sa manière de commander un café, de regarder la neige, de dire bonjour, de se méfier des grandes phrases et de reconnaître la gentillesse quand elle arrive sans fanfare.

Je pense souvent à ces gens qu’on croise dans les aéroports avec des yeux fatigués et des passeports remplis de tampons, mais qui semblent porter beaucoup plus lourd que leurs valises. Une femme qui serre trop fort la main de son enfant. Un étudiant qui regarde une dernière fois son téléphone avant l’embarquement. Un homme qui prétend partir pour quelques mois alors qu’il sait très bien qu’il vient peut-être de quitter toute une époque de sa vie. Les départs ont toujours quelque chose de silencieusement irréversible, même quand on sourit pour la photo avant d’entrer dans la zone internationale.

Le voyage choisi nous repose parfois. Le voyage imposé nous reconstruit rarement sans douleur. Mais dans les deux cas, il nous apprend une chose simple : personne ne revient tout à fait intact d’un vrai départ. Même les vacances peuvent nous révéler quelque chose. À condition de ne pas les passer seulement à chercher du WiFi.

Partir, finalement, c’est accepter d’être légèrement dérangé. Par un lieu, une langue, une odeur, une route, une mémoire. Et c’est souvent dans ce dérangement que commence la vraie rencontre.

Pas celle des brochures.

Mais celle qui reste.
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13C’était ça ou mourir De main en mainArticle · 28 juillet 2026 · 788 mots · Pangram 4.078,74 %généré

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C’est mon ami Lolo qui m’a envoyé la capture d’écran. Depuis décembre, je ne fréquente plus les plateformes de Meta : j’ai raconté ici même cette déconnexion, et la paix étrange qui l’a suivie. Quand il se passe quelque chose sur Facebook ou Instagram, ce sont désormais mes proches qui me le rapportent, comme on se passait autrefois les nouvelles, de porte en porte, avec le sourire de celui qui sait déjà.

Sur l’image, l’annonce du Boréal : C’était ça ou mourir est en lice pour plusieurs prix littéraires en France, dont la Bourse de la découverte de la Fondation Prince Pierre de Monaco, le Prix du roman Fnac, le prix Méduse et le prix Stanislas. S’y ajoutent le prix Première Plume, le prix Georges Brassens, le prix Strasbourg Espoir et le prix du Roman News. Je les énumère moins par fierté que par incrédulité. Le 19 août, le roman paraîtra chez Grasset, à Paris. Les livres voyagent plus librement que les hommes ; c’est peut-être pour cela qu’on les écrit.

Mais ce n’est pas la liste des prix qui m’a ému. Ce sont les commentaires, juste en dessous.

En moins d’une semaine, plus d’une centaine de personnes avaient partagé la publication ou pris le temps de laisser un mot, et plus d’un millier avaient manifesté leur soutien. Des lectrices et des lecteurs que je n’ai jamais rencontrés. Une dame a lu le roman deux fois et l’a offert cinq fois. Une autre attend son tour à la bibliothèque : quarante-trois personnes avant elle.

Une troisième vient de l’emprunter à la bibliothèque de son village – et ce mot, village, m’a fait sourire : le livre entre dans des villages où je n’ai jamais mis les pieds.

Un libraire confie qu’il en parle dès qu’on lui accorde une minute d’attention. Quelqu’un le lit à petites doses, pour le faire durer. Quelqu’un d’autre avoue qu’il aimerait ne pas l’avoir lu, juste pour avoir la joie de le découvrir à nouveau. Et puis il y a eu ces deux mots en créole, « bel bagay » (belle chose), qui ont fait se toucher, l’espace d’une seconde, le Québec et Haïti.

Il y a aussi les lettres, en privé. Plus d’une centaine à ce jour. Des lettres sincères, honnêtes, écrites à la main ou tapées avec soin, parfois longues de plusieurs pages. Je passe la semaine à y répondre, une à une. On me demande pourquoi je m’impose cela. Mais quand un inconnu prend le temps de dire ce qu’un livre a remué en lui, la moindre des politesses est de prendre le temps de lui répondre. C’est un devoir doux.

Ce roman n’a pas eu de campagne tapageuse. Il a eu mieux : le bouche-à-oreille, cette vieille technologie qui ne tombe jamais en panne. Vous l’avez prêté, offert, réclamé, glissé dans vos conversations, recommandé à une sœur, à un collègue, à une voisine. Un livre ne va jamais bien loin tout seul. Celui-ci est allé loin parce que vous l’avez porté, de main en main.

J’ai écrit une histoire de migration et d’exil, de celles qu’on porte dans le ventre autant que dans la mémoire. C’est ici, au Québec, qu’elle a d’abord trouvé refuge.

Il y a quelque chose de juste, et qui me bouleverse encore, à voir un récit de déracinement accueilli avec tant de chaleur par la terre où j’ai moi-même déposé mes valises. Vous ne l’avez pas seulement lu : vous l’avez adopté.

Alors, avant que le livre ne s’envole pour Paris, avant les jurys, la rentrée et son tourbillon, je voulais dire merci. Merci en premier. Aux premières lectrices, aux premiers lecteurs. À ceux qui écrivent des lettres, à ceux qui laissent des mots que je découvre par captures d’écran interposées, à ceux qui patientent sur des listes d’attente dans les bibliothèques. Quoi qu’il arrive à l’automne, ce livre a déjà reçu ce qu’aucun jury ne décerne : vos mains tendues.

Je suis d’origine haïtienne, et Haïti demeure la source profonde de mon imaginaire, de ma mémoire et de ma sensibilité. Mais ce livre est d’abord un livre québécois : il a été écrit, accompagné, édité et accueilli ici, sur cette terre qui a permis à ma voix de devenir pleinement littérature. Le 19 août, C’était ça ou mourir paraîtra en France. Avant de traverser l’Atlantique, il aura grandi au Québec, porté par une maison d’édition québécoise, des libraires, des journalistes et, surtout, des lecteurs dont la générosité restera liée à son histoire.

Il partira donc d’ici avec un peu du Québec en lui : sa langue, sa confiance, son accueil et tout ce que vous lui avez déjà donné. Le 19 août, il gagnera la France, mais il partira d’ici. Il partira de vous !
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14Une gardienne de l’ordinaireArticle · 5 août 2026 · 1067 mots · Pangram 4.0100 %généré

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La première chose que j’ai remarquée, ce n’était pas son visage. C’était sa façon de tenir son trousseau de clés.

Dans un vieil immeuble de quartier, quelque part entre Hochelaga et le Centre-Sud, Denise avançait derrière son chariot de ménage, le manteau à moitié posé sur les épaules, avec la fatigue calme des gens qui commencent leur journée avant que les autres aient fini de se plaindre de la leur. Les clés tintaient à sa ceinture. Chaque porte la connaissait. Chaque marche d’escalier avait déjà reçu son balai. Chaque ampoule brûlée, chaque poignée desserrée, chaque plainte griffonnée sur un bout de papier finissait tôt ou tard entre ses mains.

Elle était concierge. Pas seulement celle qui lave, répare, ramasse, débloque les portes et change les sacs de poubelle. Elle était cette personne qu’on ne remarque pas, jusqu’au jour où elle manque. Là, tout se met à paraître en même temps : les corridors sentent mauvais, les néons clignotent, les boîtes aux lettres débordent, et les locataires découvrent que la propreté n’est pas un état naturel, mais le travail de quelqu’un qui se penche.

Un homme est sorti de chez lui, une cafetière vide à la main.

– Denise, l’eau chaude est encore partie ?

Elle n’a même pas levé les yeux.

– Non, monsieur Raymond. C’est votre patience qui est partie avant l’eau chaude.

Il a ri. Elle aussi. Un rire court, de ceux qu’on échange dans un corridor sans s’arrêter de marcher.

Denise n’avait rien d’une héroïne. Son nom ne sera sur aucune plaque, son visage dans aucun journal. Elle avait son chariot, ses gants, son cahier de notes, sa manière de dire « mon beau » au vieux monsieur du deuxième qui perdait toujours ses lunettes, et « ma grande » à la jeune mère du troisième qui descendait l’escalier avec un bébé dans un bras, un sac d’épicerie dans l’autre, et l’air de quelqu’un qui tient à bout de bras une journée déjà trop lourde.

Elle connaissait l’immeuble mieux que certains connaissent leur propre famille. Elle savait quelle porte grinçait depuis l’hiver, quel locataire claquait la sienne par habitude, quelle fenêtre laissait entrer le froid, quel enfant avait peur de l’ascenseur, quelle dame s’attardait près des boîtes aux lettres juste pour parler deux minutes à quelqu’un.

Ce savoir-là n’était écrit nulle part et ne portait aucun titre. Pourtant, quand une serrure coinçait, quand un colis disparaissait, quand une tache d’eau s’élargissait au plafond, c’est vers elle que tout le monde se tournait. Quand un nouvel arrivant ne comprenait rien aux consignes du recyclage, c’est elle qui expliquait. Quand une personne âgée n’avait pas été vue depuis deux jours, c’est elle qui s’inquiétait la première.

Un matin, je l’ai vue s’arrêter devant une porte. Elle a frappé doucement.

– Madame Lavoie ? C’est Denise. Je ne vous ai pas vue hier. Tout est correct ?

Une voix faible a répondu derrière le battant.

– Oui, oui, ça va.

Denise n’a pas insisté. Elle faisait la différence entre la pudeur et le danger. Elle a seulement ajouté :

– Je repasse tantôt. J’ai fait trop de café. Faudrait pas le gaspiller, hein.

C’était ça, sa façon de prendre soin des gens : sans discours, sans mettre personne mal à l’aise, en faisant semblant d’avoir trop de café.

Dans le hall, un jeune homme parlait fort au téléphone, à moitié en français, à moitié en anglais, passant d’une langue à l’autre sans même s’en apercevoir.

– Denise, est-ce que je peux just leave mes boxes ici for five minutes ?

Elle l’a regardé par-dessus ses lunettes.

– Tu peux laisser tes boîtes ici cinq minutes, oui.

Il a souri.

– C’est ça que je voulais dire.

– Je sais. Moi, je réponds seulement à la phrase complète.

Il a ri. Elle aussi. Il n’y avait aucune dureté là-dedans. Juste l’exigence tranquille de ceux qui corrigent sans rabaisser, et qui savent qu’une phrase menée jusqu’au bout vaut mieux qu’une phrase abandonnée en chemin.

Dans cet immeuble, la langue ne servait pas à faire joli. Elle servait à s’entendre. « Attention, le plancher est mouillé. » « Prenez votre temps. » « Je vais regarder ça. » « Ça va aller. » Des phrases ordinaires, dites au bon moment, qui suffisent parfois à rendre une journée supportable.

Je me suis demandé combien de solitudes passaient chaque jour devant elle. Combien de gens descendaient l’escalier avec plus lourd que leurs sacs. Combien faisaient semblant d’être pressés pour ne pas avouer qu’ils étaient fatigués. Combien attendaient qu’elle prononce leur nom pour sentir qu’ils existaient toujours quelque part.

Denise ne sauvait personne. Elle ne faisait pas de miracles. Mais elle faisait tenir les choses. Et ça, ce n’est pas rien.

Avant de partir, je lui ai demandé depuis combien de temps elle travaillait là.

– Vingt-huit ans.

Elle a regardé le hall, les boîtes aux lettres, l’escalier, les plantes un peu poussiéreuses, la porte d’entrée qui ferme mal quand il fait trop froid.

– J’en ai vu, du monde. Des bébés qui sont devenus grands, des couples qui sont arrivés ensemble pis qui sont repartis séparés, des vieux qui parlaient pas beaucoup, mais qui disaient merci avec les yeux. Un immeuble, ça parle plus qu’on pense.

– Et ça dit quoi ?

Elle a souri.

– Que tout le monde veut une place propre où rentrer, même quand sa vie est en désordre.

Cette phrase-là, je l’ai gardée.

Je suis sorti pendant qu’elle passait la vadrouille près de l’entrée. Dehors, Montréal continuait son vacarme : les autobus, les vélos, les chantiers, les terrasses pleines de conversations. Rien n’avait changé. Sauf que je regardais autrement.

Une ville ne tient pas seulement par ses immeubles, ses vitrines, ses affiches et ses grands évènements. Elle tient aussi par des gens comme Denise, qui ne demandent rien et qui empêchent pourtant le quotidien de devenir invivable. Des gens qui ramassent ce que les autres laissent derrière eux, changent les ampoules, ouvrent les portes, calment les impatiences, gardent les corridors habitables et les mots en circulation.

Denise n’avait pas besoin de déclarer son attachement à quoi que ce soit. Elle le pratiquait. Elle dirigeait un petit ministère sans bureau ni budget. On n’y parlait pas fort. On y parlait juste, avec des accents, des maladresses, des reprises, des rires, des silences. Mais on s’y parlait. Et tant qu’on se parle, comme elle disait, on n’est pas finis.
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15Livres québécois Ce que le 12 août dit de nousArticle · 11 août 2026 · 951 mots · Pangram 4.062,41 %généré

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En 2014, deux jeunes auteurs jeunesse en avaient assez d’entendre que le livre québécois allait mourir : Patrice Cazeault et Amélie Dubé. Ils n’ont pas écrit de manifeste, ni réclamé de commission, ni produit un rapport de 300 pages. Ils ont créé un évènement qu’ils ont fait circuler sur Facebook. L’idée tenait en une ligne : le 12 août, achetez un livre d’ici.

Dit comme ça, cela n’a l’air de rien. Dès la première année, les ventes de romans québécois ont triplé cette journée-là. En 2022, elles ont été sept fois plus élevées que d’habitude. En 2024, 17 fois. Mercredi, ce sera la 13e journée « J’achète un livre québécois ». Partout, de Rimouski à Baie-Comeau, en remontant par Trois-Rivières et Sherbrooke, jusqu’à Montréal, des libraires vont sortir leurs tables, recevoir des auteurs, faire signer des albums à des enfants qui vont s’en souvenir longtemps. À Québec, Steven Renald (l’Avaleur de livres), professeur d’histoire de l’art à la retraite, va promener une brouette pleine de livres, dans la rue Saint-Joseph.

Deux personnes découragées ont eu une petite idée, et tout le Québec a répondu. On trouve ça normal, et il y a quelque chose de beau là-dedans : on ne fait pas de tapage avec nos réussites. Mais à force, on finit par ne plus les voir du tout.

Prenons deux minutes pour regarder ce qu’on a construit. Quelque 9 millions de francophones sur un continent qui compte 400 millions d’anglophones. Rien ne laissait croire qu’on aurait des maisons d’édition, une rentrée littéraire, des prix, des traducteurs, un réseau de librairies indépendantes solide, des bibliothèques dans des villages de 1000 habitants. Tout ça existe. En français.

Reste une hésitation, et je la comprends : dire « on a fait ça », est-ce que ce n’est pas déjà se vanter un peu ? Je ne crois pas. La différence tient à ce qu’on regarde. Se vanter, ça demande un voisin : on jette un œil par-dessus son épaule pour vérifier qu’on est plus grand. La fierté n’a besoin de personne, elle regarde l’ouvrage. Elle dit « on a fait ça », pas « on a fait mieux que ». Et un livre en est la preuve la plus tranquille du monde : quand vous en écrivez un, personne ne perd quoi que ce soit. C’est peut-être là que se trouve une part de réponse aux questions qui nous nouent le ventre depuis longtemps.

Ça commence par un geste tout simple : lire. Michel Jean publie Kukum, et voilà qu’on lit l’histoire d’une famille innue qui voyage de Mashteuiatsh à Paris, comme on lirait celle de sa propre famille. Une vie de plus racontée, une place de plus dans la bibliothèque, et pas une virgule enlevée à personne. C’est ce qu’il y a de beau avec les livres : on peut toujours en ajouter.

Regardez-la, cette bibliothèque. Michel Tremblay, qui nous a appris qu’on pouvait écrire une œuvre universelle en partant de son propre quartier. Gabrielle Roy, qui a regardé Saint-Henri avec assez d’attention pour que le monde entier finisse par s’y reconnaître. Kim Thúy, qui fait du français une langue qu’on peut encore trouver belle après l’avoir apprise. Monique Proulx, qui écoute Montréal mieux que personne. Dany Laferrière, qui siège à l’Académie française. Jacques Goldstyn, qui apprend à nos enfants à douter en trois traits de crayon. Laura-Ève Lambert et Éric Chacour, primés à Paris. Hélène Dorion, dont les poèmes sont étudiés dans les lycées français. Joséphine Bacon, qui écrit dans une langue plus vieille que le pays. Et la liste pourrait s’allonger encore longtemps.

Et malgré tout, il nous arrive de nous inquiéter pour l’avenir de notre langue, et cette inquiétude a ses raisons : on ne discute pas avec une mémoire. Mais une culture se rassure en créant. Aucun peuple n’a jamais disparu parce qu’on l’avait trop lu. Au contraire. On s’efface le jour où on cesse d’écrire, de chanter, de trouver que ce qu’on fait mérite d’être gardé.

Chaque livre publié ici est une preuve de plus qu’on existe. Il y en a beaucoup. Et il y a ce que la lecture fait, et que rien d’autre ne fait aussi bien. Pendant 200 pages, vous devenez quelqu’un d’autre. Vous entrez dans une tête qui n’est pas la vôtre, vous vivez une vie qui n’est pas la vôtre, et vous revenez chez vous à la fin, le même, mais un peu plus large. Il n’y a pas de meilleure école pour apprendre à accueillir. Et personne ne s’est jamais perdu en lisant. On en revient toujours.

Ce jour-là, celui du mouvement « J’achète un livre québécois », la même scène se répète dans de nombreuses librairies : une libraire met un roman dans les mains de quelqu’un qui n’a rien lu depuis le cégep, et la personne ressort avec deux livres, un peu gênée d’être aussi contente.

Alors mercredi, entrez dans une librairie. Pas par devoir. Pas par charité pour les auteurs non plus. Entrez parce que ça fait du bien, et parce qu’il y a peut-être là, dans une vitrine, un des beaux moments de votre année. Vous n’aurez pas l’impression de faire un geste politique. Mais vous en ferez un quand même.

C’est notre spécialité nationale : faire des choses extraordinaires avec l’air de faire des choses ordinaires. Deux auteurs découragés, un évènement sur Facebook, et 13 ans plus tard, une fête du livre dont on parle jusqu’en France. En créole haïtien, on dit men anpil, chay pa lou : ce qui signifie « beaucoup de mains, et la charge cesse d’être lourde ». C’est exactement ce qui se passe ici depuis 13 ans. Reste à s’en apercevoir. Une fois par année, au moins. Disons le 12 août.
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16Orélien, Ils ont abattu l’espoir…Poème · 2007 attribué · page du 14 juin 2014 · 456 mots · Pangram 4.00 %généré

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Demain…
Deux mains soudées dans mes poches, je reprendrai ma route. Pèlerin du regard, il est temps de partir. Mon bonheur n’est pas de ce monde. Je dois partir… Ici, trop de bras tendu vers le ciel. Trop de gens fouillant les cœurs. Jaloux de ne pas avoir un bonheur.

Rassemblant ce qu’il y a pour écrire, il ne coule que d’encre à travers ces quelques feuilles d’arbres, pour transcrire ces cauchemars qui nous tuent debout. Il ne coule que d’eau pour pleurer, les douleurs d’une municipalité moribonde, refusant d’être stable.

De cent voix on crie.
De cent voies on marche entremêlé.
La honte est son nom.
Elle vit sans alliés.
Sans frères.
D’une funeste joie.
D’une mourante liberté.
De nature brutale de l’Afrique maltraitée.
Ensevelie sous le poids des négriers.

Ô! ma terre…

La confidence sort de son sépulcre. Et blesse ton histoire. Elle blesse tes fils de jadis. Quel malheureux accident ! Ils ont abattu l’espoir. Des pensées sont toutes menottées. La mort, tel un faucon plane. Et elle guette ses proies, de tout son poids. Une ville se réveille chaque jour pleurant un fils, pleurant un inconnu abattu par la nuit.

Par un pistolet. Par une, par deux, par trois cartouches. Froids comme les yeux de leurs porteurs. Ont pénétré dans la maison semant le deuil. Sont repartis calmes. Sont repartis avec sécurité. Laissant un concert de mouches. Vacarme de micros. La justice jongle sur le terrain. Le juge dort sur l’enquête. Terrez-vous pour fuir !

J’appartiens au néant
J’habite mon rêve
Le traverse sans habit
De noir transparent
De blanc opaque
De la vie blanche noire

Ici le temps a perdu son mémorial. Ici le temps commence à peine. C’est l’autre nom de la nudité. Il n’a pas d’âge. Il nage comme de gros nuages. Il ne fait plus jour dans mon cerveau. Le jour s’est caché. Comme pour éviter d’être la proie d’une balle assassine. Le jour se sauve sur le dos du vent. L’on tend la main pour mesurer cette distance. Mesurer sa peur. Mesurer sa soif. Et il se grise de sa folie.

Sous ce soleil qui plante ses rayons sur les feuilles jaunies dans les tiroirs de l’enfer. Justice ! Et si ce mot existait ? Les feuilles ne dansent plus. Elles ont vendu leurs voluptés comme des seins de femmes, ayant allaité le monde. Le soleil enfouit son corps dans l’eau. Une meute déjà prend possession de la rue, aboyant après l’inconnu.

Le ciel se met un peu de jaune
Sur une de mes joues
Je m’en vais vite dans ma chambre
La pensée emprisonnée dans les murs
Écrire un poème
Que je n’ai montré qu’à ma poubelle
«Inachevé» est son titre
«Le rien» est son sujet
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Poème seul ; paragraphes et vers conservés ; notice, attribution, publicités et liens retirés.

Attribué à un texte de 2007 ; version récupérée en 2025, modifiée en 2024.

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17Orélien, Où va le mondeRécit · décembre 2012 · 492 mots · Pangram 4.00 %généré

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Je suis d'une grande maladresse manuelle et le déplore. Je serais meilleur si mes mains savaient travailler. Des mains qui font quelque chose d'utile, plongent dans les profondeurs de l'être et y débordent une source de bonté. Mon grand-père, qui m'avait élevé et que j'appelle aussi père, était un ouvrier, autant intellectuel que manuel. C'était une âme puissante, un esprit réellement messager. Il disait des choses très étranges. Il disait parfois en souriant : c'est avec les mains que l'on monte au ciel.

En dépit de cette maladresse, j'ai tout de même touché à des choses. J'avais seize ans. J'étais à l'époque un élève au cours fondamental à une Institution presbytérale des Frères de l'Instruction chrétienne dirigée par des prêtres français. Le samedi après-midi, nous avions le choix entre le travail du bois, le modelage, l'artisanat ou la reliure. À cette époque, je ne lisais pas vraiment de textes basés sur la science ou à la technologie. Je lisais tout simplement des poètes, et surtout René Char ou Philippe Jaccottet. Je me fis violence pour ne point relier La parole en archipel, une façon pour moi de le lire sans modification.

Mon père possédait une trentaine de livres, rangés dans l'étroite armoire de son atelier, avec des bobines, des craies, des épaulettes et des patrons. Il y avait aussi, dans cette armoire, des milliers de notes prises d'une petite écriture appliquée sur le coin de l'établi, pendant les innombrables nuits de labeur. Parmi ces livres, j'avais Le monde avant la création de l'homme de Camille Flammarion, un ouvrage illustré de gravures, de cartes géologiques et d'aquarelles, et j'étais en train de découvrir Où va le monde de Walter Rathenau. C'est l'ouvrage de Rathenau que je me mis à relier, non sans peine. Dans ce petit atelier, chaque samedi, je faisais du travail manuel pour l'amour de mon père et du monde ouvrier. Dans ce livre, mon père avait souligné au crayon rouge, une longue phrase qui est toujours demeurée dans ma mémoire : « Même l'époque accablée est digne de respect, car elle est l'œuvre, non des hommes, mais de l'humanité, donc de la nature créatrice, qui peut être dure, mais n'est jamais absurde. Si l'époque que nous vivons est dure, nous avons d'autant plus le devoir de l'aimer. »

C'est après avoir lu Rathenau que j'ai commencé à avoir en moi un amour immense pour la science et à avoir pleine confiance dans le progrès technique. C'est ma rencontre marquante avec la science ou la technologie. À seulement seize ans, il s'était bâti une puissante philosophie en moi. Une sorte d'illumination scientifique guidée par la passion des livres de paléontologie, d'astronomie et de physique. Mon père est mort sans avoir jamais cessé de croire en la nature créatrice, sans avoir jamais cessé d'aimer et de pénétrer de son amour le monde douloureux dans laquelle il vivait, sans avoir jamais cessé d'espérer voir luire la lumière derrière les lourdes masses de matière.
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Récit intégral sans titre, signature, liens ni commentaires ; citation de Rathenau conservée ; balises retirées et entités HTML décodées.

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18Orcel, Une somme humaine, chapitres 1 et 2Roman · août 2022 · 2724 mots · Pangram 4.00 %généré

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Source : extrait gratuit du livre numérique, captures fournies

tout s’éclaircit à partir de la mort… le temps, sitôt dépouillé de ses mystères et de ses métamorphoses, baigne dans un océan de pur jour, on dirait qu’il retourne à sa source intérieure, je ne sens plus sur ma nuque sa langue rêche et fiévreuse, son souffle irrépressible, le passé, le présent et le futur se déroulent parallèlement dans leur situation et leur continuum respectifs, unis dans un même miroir, entre l’imminence et l’absolu, le tréfonds du ciel et le plus infime élément dans la composition humaine, je passe de l’un à l’autre comme on feuillette un livre… l’éternité, n’est-ce pas la même colline vue depuis une autre fenêtre, pour nous autres simples d’esprit c’est le flou, la mort, pensait grand-mère, l’insondable, la fin, toutes nos actions s’épuisent dans une quête folle d’immortalité, d’infini… la mort, disait jadis sa mère qui reprenait les mots de sa grand-mère qui reprenait les réflexions du patriarche qui fut bon élève, la grande Roue est la seule et l’unique certitude, mais la certitude n’est-elle qu’un possible accéléré, surestimé, une hypertrophie du réel, mourir c’est se métamorphoser, puis renaître, loin de toutes formes de souffrance ou, mieux, accéder à un cycle nouveau, inconnu, qui nous libère de la vie, de la mort, de tout, quoi qu’il en soit, le vivant est trop insensible à ce qui échappe au réel pour comprendre l’immense satisfaction éprouvée par une âme qui n’est plus soumise au calcul du temps…

un chemin implicite au milieu d’une forêt dévastée, une comète folle et saignante, la vague n’a ni commencement ni fin, elle reproduit la valse du vent, mais je vais commencer – au risque d’opacifier ou complexifier la compréhension de certains épisodes du flux qui va suivre – par mon arrivée à Paris d’un village lointain, presque onirique… en moins de six heures de train, ce nouveau monde s’offrait à moi, l’opposé du premier, les comparer serait un crime, j’étais libre, loin de l’enfance, de ces nuits interminables et confuses, de l’angoisse que le condor resurgisse dans le clair-obscur de la chambre pour se repaître de ma chair et de mon sang, mes cris étouffés de douleur et de répulsion, loin de cette éternité où je voyais mon bourreau tous les jours, flânochant dans la maison, prenant parti pour cette salope de mère, par exemple, qui jurait que jamais elle ne m’autoriserait à fermer la porte de ma chambre la nuit, tant que tu vis ici, tirant la langue, me clignant de l’œil avant de se tourner vers les autres d’un air normal, tandis que son insidieux venin gagnait de plus en plus mon corps, les limites de mes rêves… Paris, je ne pouvais pas espérer mieux, je m’estimais chanceuse, surtout parce que je m’étais dit qu’ici c’était le lieu idéal pour tout réparer, oublier, j’y croyais en plus, jusqu’à l’affreux creusement du vide, l’inévitable miroir déformé du temps, le sentiment que je n’étais nulle part à ma place, que n’importe où ailleurs serait une effraction dans la mauvaise existence, alors je fis demi-tour et claquai la porte derrière moi, c’était bien réfléchi, juste une étoile qui s’effondrait sur elle-même…

ma vie avait été l’objet d’une lente (auto)destruction, on peut déjà en sentir les relents à travers les premières notes de ce cahier, à son lecteur j’ai envie de dire, voici la passerelle, ne crains pas le vertige… ce n’est pas simple à surmonter – on devrait pouvoir faire barrage au moulinet exalté de la mémoire, lui interdire l’accès à ces zones étouffées, bannies, ces trous qui cachent d’autres trous et qui n’hésiteraient pas à nous avaler, rien qu’en les approchant – bourdonnent en moi des mouvements de foule violents, des fleuves fulgurants, des météores furieux, des orages perdus, qui ne demandent qu’à se révéler, foncer vers le jour… je me regardais sombrer avec une indifférence indescriptible et silencieuse, comme si personnellement cela ne me concernait en rien, quelqu’un m’aurait-il fait plus de mal que de bien, l’aurais-je envoyé brûler éternellement dans la géhenne ardente de tous les enfers… s’il avait cherché à me sauver, refermer la terre ouverte sous mes pieds, apaiser mes mers intérieures, ces torsions, versants dont nous sommes faits… mais n’est-ce pas le destin de toute vie, s’en aller, simplement… ma descente aux enfers, pour ainsi dire, débuta longtemps avant que je m’en rende compte, que je prenne conscience que ma chute était irréversible, en courant après des rêves qui ne se réalisent pas justement parce qu’on leur court après, mais conformément à un jeu qui souvent nous échappe, parmi ces rêves, celui d’être heureuse, difficile de dire à quel moment cette idée éclatait dans mon esprit, grandissait, puis se métamorphosait en une véritable obsession, avoir une maison, un jardin, un chien, un mari qui se respecte, des enfants, etc., comme si tout à coup le cours de mon existence ne tenait qu’à ce fil, ce bonheur banal ça existait, était possible avant la mort, ce n’est pourtant pas ce que je pense que devrait avoir une femme pour s’accomplir, loin de là, mais ce que j’ai compris finalement, c’est qu’il est difficile d’échapper au juge intérieur, ou devrais-je dire ces impasses intérieures, et qui au moindre écart nous rappellent à l’ordre, une sorte d’hétéronomie dont les forces influentes et pernicieuses sont paradoxalement ancrées en nous, un peu comme être possédé par un dieu qui ne nous tend que des pièges, dont on aimerait désespérément se débarrasser, aussi je crois que j’avais peur que la petite fille que j’avais été revienne pour se trouver face à une femme impuissante, plus seule que jamais, avec ses failles, incapable de se projeter autrement, j’étais prête à tout, je voulais cette vie-là, et au fur et à mesure que le temps passait, à force de m’obstiner, d’insister pour que le miroir me renvoie une image de moi non inversée, j’avais perdu le sens du réel, le sens de tout, mes démons réveillés me traquaient jour et nuit, tout un escadron, avec à sa tête la petite fille perdue, brisée, je déployais des efforts surhumains pour les repousser, les jeter aux oubliettes de l’inconscient, du moins les filtrer, en concentrant, par exemple, toutes mes pensées sur mon rêve, en me faisant croire qu’il était déjà réalisé, et à bout de forces, ou au moment où je m’y attendais le moins, je m’enfonçais à toute vitesse dans le noir…

nos mots sont plus forts que nous, c’était aussi une phrase de grand-mère – elle disait toujours ce qu’elle pensait, n’en déplaise à mes géniteurs et à leurs invités – moi je voudrais que les miens soient plus forts que le temps, la perspective littéraire de ce cahier, je pourrais dire de ce chaos, se nourrit de cette impulsion déceptive, de son inépuisable évanescence… tout est là, incontestable, ignoble et vrai, l’autobiographie c’est comme une pute qui montre ses nichons et ça n’étonne personne, ou si, au contraire, à tel point qu’on la traîne au bûcher au nom de la bonne morale, j’assume entièrement cette indécence, je suis désormais le miroir dans lequel je me vois

… s’accapara subitement mon corps, ma tête, puis me remplit entièrement quelque chose comme une terrible chaleur, une conscience démesurée, stérile des platitudes existentielles, quelque chose auquel je tentai vainement de résister, il aurait suffi de trouver un reliquat de lumière quelque part en moi et m’y accrocher de toutes mes forces, laisser passer la tempête, mais cette chaleur devint de plus en plus insoutenable, je ne respirais plus, il fallait que ça s’arrête, et tout de suite, sans réfléchir, je bondis vers le balcon pour me jeter dans le vide, PAUVRE TYPE, PAUVRE TYPE, j’avais crié ces mots tellement de fois, et si fort, à en vomir, lisez ce cahier jusqu’au bout et vous comprendrez peut-être pourquoi, parfois comme une bête blessée, pour exprimer un rien, ce n’était pas moi, ça ne me ressemblait pas, ce n’était pas normal, j’aurais bien voulu pouvoir me contrôler, exprimer avec justesse ma pensée, mes envies, mes conditions, mes incertitudes, mes sentiments, mes fantasmes, je savais pourtant le faire auparavant, j’avais appris, mais depuis ma rencontre avec Makenzy, du jour au lendemain, tout en moi avait fondu, j’étais devenue une source, une rivière, un fleuve, puis une mer de cris, je voulais sauter du quatrième étage pour cette raison aussi, pour éteindre ce volcan dans ma tête, la rage d’être vide, de n’avoir aucune prise sur moi-même, sur lui, sur rien, couper court à l’adversité, qu’aurais-je pu faire d’autre, on n’a pas une définition nette de soi-même, comme on ne peut être positivement à l’origine de tout ce qui découle de notre existence… Makenzy, celui que je prenais pour l’homme de ma vie, venait de me faire comprendre (je le soupçonnais déjà, pour tout dire, à sa manière de parler, de se comporter parfois comme une merde avec moi) que notre relation n’allait nulle part et qu’il fallait qu’on y mette un terme avant que ça devienne toxique, pour reprendre ses propres mots, tu me fais chier, tu inventes plein de choses, tu perds la raison, ça ne marchera jamais entre nous, qu’est-ce qui s’est passé, rien de plus étonnant que ce qui se passe d’habitude dans ce genre de relation, au début tout va bien, le monde se réduit à l’autre, son visage, son sourire, ses yeux, ses bras, ses jambes, son absence, ses pas, son sommeil, son réveil, il y a ce qu’on pourrait appeler une distorsion de la perception de l’autre, il est tout le temps beau, génial, ainsi que tout ce qu’il fait, ses pets, ses ronflements, son attitude médiocre, c’est encore parfait, c’est l’amour, c’est ça le bonheur, et un beau jour tout redevient visible, perceptible, nu, percutant, dégoûtant, on en a marre de cet enfant maudit, ce mirage oublié peut-être par sa mère au fond d’une poubelle, on a son content de frustrations et d’amertumes, on se demande comment on a pu accepter ça, s’abrutir à ce point, on se rend compte souvent trop tard que l’autre ne faisait que se servir, et puis vous mentir, vous mentir, sans scrupule…

je ne cache pas que j’avais le don d’exagérer mes sentiments, qu’ils soient réels ou fallacieux, pour faire valoir à mes yeux mes mensonges (Dieu sait que je me suis raconté des histoires, et des bien connes) pour des vérités inexpugnables ou me pervertir dans une posture qui était loin d’être la mienne (viens et sois l’un de nous, dit le Prophète), si j’avais embrassé un mec dans le couloir de l’école par exemple, en évoquant la scène avec Toi (ma regrettée amie) des jours après, je disais mon copain, mon amant, ou mon amoureux du couloir… celui ou celle qui met la même part de lumière dans la contemplation d’un oiseau que dans le rêve impossible à maîtriser le langage de la forêt, dans un plan cul que dans une véritable histoire d’amour, s’ouvre à l’intemporalité de la vie… j’avais quelquefois une fâcheuse tendance à abuser des maximes, à la manière de ces écrivains qui se font l’éducateur de leurs lecteurs, telle une irrésistible inclination, par ailleurs j’avais mis trop longtemps, et peut-être toute ma vie, à comprendre que le couple était une mauvaise blague, comme le péché, la culpabilité, le pardon, le bonheur, et toutes ces plaisanteries, que le monde tournait encore en son sein grâce à ces mensonges auxquels les gens croient dur comme fer, et ce n’était pas plus mal que si on se mettait tous à avouer la vérité, toute la vérité… il était évident que quelque chose dont j’étais incapable de mesurer l’impérieuse détermination m’avait ravie à moi-même…

le vase débordait déjà depuis un moment, entérinant une odieuse affirmation, celle de ne pas être suffisamment regardée, reconnue, aimée par l’autre, larguée, perdue, c’est comme si je reprenais connaissance dans une autre vie que la mienne, disons dans une vie où j’étais à la fois actrice et spectatrice d’un même cirque ridicule, une vie qu’on pourrait conditionner ainsi : l’actrice joue, vit, vibre, la spectatrice (qui est aussi l’actrice) la regarde faire, partage ses corps et ses ailleurs, puis toutes les deux finissent par accéder à une forme d’absence, un lieu complexe comme un mélange de pensées, de sentiments et de leur sens, mais aucune n’est le point de départ ou le point final de l’autre, elles façonnent leur propre déchéance… ivre de désespoir, je me regardais péter un câble, glisser sur la mauvaise pente, jusqu’à fouiller dans les affaires de Makenzy, pour comprendre ce qui ne s’explique pas forcément, pourquoi quelqu’un t’aime mais veut quand même garder sa liberté, telle qu’elle était avant de te connaître, pourquoi les histoires ne sont pas faites pour durer (celles qui durent sont de vieilles catastrophes), le pire ce n’était pas le fait de fouiller dans sa vie privée pour découvrir ce qu’après tout il n’était pas nécessaire de chercher à savoir, franchement, c’est ridicule de s’épuiser à vouloir être la seule femme dans la vie d’un homme (la seule personne dans la vie de quiconque), mais d’y avoir cru depuis le début de notre relation, de m’y être investie pleinement, devant cette nouvelle évidence je me sentais pitoyable, nulle, réduite, vide, je perdais pied, je ne respirais plus, ma poitrine se gonflait, déboussolée, je fonçais dans la rue, au premier bar venu je commandais un whisky Coca, mon cocktail préféré quand j’allais mal, puis un autre, puis un autre, la première fois que j’avais bu autant c’était pour fêter mes dix-huit ans seule dans mon salon à Paris, et la dernière fois c’était le jour où j’ai rencontré Orcel… le vacarme de la rue m’était insupportable, quand je revins à l’appartement, Makenzy était assis sur le canapé dans ce qui tenait lieu de séjour, complètement distant, détaché, comme à son habitude, malgré mes déboires, je lui demandai qu’est-ce qu’on fait – j’entendais par là est-ce qu’on reste plantés là comme des cons ou bien on oublie tout et on reprend normalement notre vie –, il maintint sa position ferme, ce serait mieux qu’on se quitte avant que ça devienne trop moche… c’est à ce moment-là que j’avais été arrachée à moi-même par cette terrible chaleur, une force intérieure, absolue, oui, la seule chose qui me venait à l’esprit c’était d’en finir avec moi, l’alcool avait renforcé cette idée… même si pour être tout à fait honnête, je n’attendais pas forcément de cet enfoiré qu’il m’aime pour la vie, pour le meilleur et pour le pire, enfin pas lors de cet épisode, ça faisait quelques mois qu’on vivait ensemble, je voulais qu’il m’aime autant que je l’aimais, je me mentais à moi-même, je crois…

mon cœur est une île sauvage
mille saisons se succèdent et complètent l’ennui
mille animaux ruminent tranquillement leur démence
le sang implosé gémissant derrière les barreaux d’un temps dont le cadavre est mon gouffre
son inépuisable pestilence
la mémoire des aubes et des soirs

depuis des rêves du grand large
mon cœur pleure des torrents

la moitié de mon corps était penchée dans le vide lorsqu’un bras m’avait subitement tirée et poussée sur le canapé, la chute était plus qu’imminente, je l’avais entamée, Makenzy m’avait rattrapée de justesse, sans lui c’était fait, je passais clairement de l’autre côté, puis on se regarda intensément, j’étais essoufflée, il était rouge de saisissement, ses yeux me détestaient, je plongeai dans ses bras malgré moi, on commença à s’embrasser, il me bouscula, espèce de folle, je revins à la charge en remontant ma robe, puis tirant ma petite culotte sur le côté, je me penchai, il me prit de toutes ses forces, je n’avais jamais joui aussi fort de toute ma vie… la fin de notre relation commença ce soir-là, une comédie de rupture qui avait duré un peu plus de quatre ans au bout desquels je comprenais que je n’avais aucune pitié pour moi en me forçant à croire le contraire, en faisant des efforts, et en me convainquant que ça en valait la peine, j’avais du mal à accepter que je pouvais vivre sans certaines choses, même les plus belles, les plus sécurisantes, les avoir sans qu’elles soient un poids, leur imposer mon propre rythme… au fond, je voulais qu’on me sauve ou sauver quelqu’un, je ne sais pas, on s’était trompés de passion, ou de moule, l’union libre se porte mieux, peut-être, qui sait, quatre années de lassitudes, d’hypocrisies, de rancœurs, de mensonges
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Deux premiers chapitres de l’extrait gratuit du livre numérique, transcrits depuis des captures ; titre de chapitre retiré, césures réunies, poème du narrateur conservé ; texte arrêté à la dernière phrase coupée en bas de page, sans réécriture.

Test du 25 septembre 2026.

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19Trouillot, Antoine des Gommiers, ouvertureRoman · 2021 · 2298 mots · Pangram 4.00 %généré

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Source : extrait gratuit du livre numérique, captures fournies

Ils t’appelaient “le maître”. Moi qui ne crois pas au pouvoir des devins, je ne sais pas comment t’appeler. Je suis un enfant des tap-tap, des corridors, du marcher pressé de la Grand-Rue. De la sale ville. Ici, pour durer le temps d’une jeunesse, il faut naître gangster ou pute. Ce sont des métiers qui tuent vite et on passe rarement la trentaine. Les autres durent plus longtemps. Les gens. Pas les métiers. À part les gangs ou la combine, en matière de métier, si tu manques d’esprit inventif il n’y a pas vraiment de choix. Au bout d’un demi-siècle de chômage et d’expectative, d’attentisme et de privations, ceux qui ne sont ni gangsters ni putes finissent quand même par mourir. Il faut de la confiance à donner et une bonne dose d’optimisme ou de résignation pour se trouver un maître à qui rester fidèle. Ici, on n’a pas le loisir de chercher des notions pour qualifier nos vies, et personne n’a les moyens d’être fidèle à quoi que ce soit. Pas même à soi-même. Comment peux-tu savoir qui tu seras demain ? À quoi il faudra t’adapter ? Ici, comment savoir quand les circonstances te diront : baisse les bras, lève la patte, fais le mort ou fais le dos rond, va-t’en vite ou bouge pas d’un pouce ? Danilo, mon meilleur ami, il a été auxiliaire de la police, puis auxiliaire des chefs de gang, crieur de la loterie nationale, vendeur de chaussures usagées, apprenti pasteur à l’Église de la Dernière Chance, joueur de tchatcha et deuxième soliste dans un groupe de troubadours, et tant de choses très différentes qu’à vingt-cinq ans il ne se souvient déjà plus de tous les hommes qu’il a été. Son unité, c’est son prénom. Comme il n’a pas d’acte de naissance et n’existe pas dans les archives, il change souvent de nom de famille. C’est affaire de circonstance. Petit-Homme. Point-du-Jour. Durosier. Israël. Durosier, c’est pour ce chanteur qui zézéyait quand il parlait. À cause de la chanson sur ses parents qui lui cachaient ses chaussures pour l’empêcher de sortir quand il avait quinze ans et voulait voir la rue. Danilo, sa mère faisait pareil, même si ses chaussures à lui, sortir avec ou sans, y avait pas une grande différence. Ici, il y a beaucoup de Danilo qui se donnent les noms qui conviennent à leur vérité du moment. Ici, tu es ce qui t’arrive. Et vu que ce n’est jamais la même chose, la vie n’a rien d’une pelote que tu déploies, peinard, en toute tranquillité. Ni d’un petit chemin à soi que tu suivrais au fil des jours, sans replis ni aspérités. Ça casse au quotidien et faudrait passer tout ton temps à nouer du sens entre les bouts pour faire de toi une même personne. Antoine des Gommiers, on dit que tu pouvais tout prévoir. Que tu ne t’es jamais trompé. Je connais par cœur ta légende. Franky, il a fait des recherches. Quand il pouvait encore marcher, il est même allé aux Gommiers pour recueillir des témoignages. Je sais qu’il veut en faire un livre. Son titre est tout trouvé. Antoine des Gommiers. Direct et simple. Pour le sous-titre, il m’a expliqué que le choix était compliqué. Un soir que j’avais trop sommeil. On ne se parle pas souvent. Alors, le drap tiré au-dessus de ma tête, j’ai fait semblant de l’écouter. Il cherche le mot juste pour nommer ce qu’il fait. “On s’en fout, du mot juste. J’ai sommeil, mon frère.” Mais je ne lui ai pas dit. Avec Franky, il y a entre nous beaucoup de choses qu’on ne se dit pas. À trop parler, on dit des mots qu’il ne faut pas. Dans le corridor, la paix c’est quand il fait silence. Dès que les gens se mettent à parler, faute d’autre chose à leur offrir, la misère tord le sens des mots, un bonjour devient une injure et ça tourne vite à la querelle. Et puis, lorsqu’on passe sa vie à mal parer au plus pressé, côté vocabulaire on manque de nuances et de finesse. Les gens du corridor, ils ne sont pas tous comme Franky qui n’utilise que les mots justes. Pour son sous-titre et pour le reste. Mémoire, hagiographie… À “patrimoine”, je me suis endormi. Patrimoine. Mémoire. Ancrage. Descendance. Héritage. Panthéon. Il voyage dans des mots comme ça. Le plus difficile, c’est lorsqu’il les combine avec des adjectifs, comme font les joueurs avec les nombres. Pour patrimoine, matériel et immatériel. Pour héritage, ethnique et culturel. Dans le quartier, c’est ça qui fait sa différence Tous ces mots et ces choses qu’il sait. Moi je ne suis rien que Ti Tony et je n’ai que les mots courants. Mais, sans prétendre pouvoir lire les lignes de l’avenir, j’ai appris quelques petites choses. Par exemple à ne pas confondre les êtres et leurs légendes. La légende, c’est une couverture. Il te suffit d’enlever le drap, et tu vois les plaies et les mouches. J’aimais bien maître Cantave, l’ancien directeur de l’institution privée Le Savoir. Pas autant que Franky l’aimait. Franky, les cours ne lui suffisaient pas. Il était le seul qui fréquentait la maison du directeur, la plus propre du corridor. Maître Cantave donnait la plupart des cours, de l’histoire aux mathématiques, et s’attristait de devoir renvoyer chez eux à la fin du mois les élèves dont les parents ne pouvaient pas payer. Il détestait ces fins de mois qui le privaient de la moitié de son assistance. L’argent, ce n’était pas sa priorité. Pour un homme qui adorait parler, quelle frustration que d’exercer son art rien que pour des bancs vides. Il lui arrivait même d’avancer l’argent aux éternels retardataires. Pour ne pas parler pour personne. Ensuite il oubliait de le leur réclamer. Ou alors il faisait semblant. Porter le même costume pendant vingt ans. Se nourrir de patates frites et d’acras tirés de leur bain dans une huile noircie par le temps et ses nombreux passages au feu. Manger de la bouffe pourrie et porter un veston qui n’était plus qu’un tas de reprises, maître Cantave le pouvait. Mais qu’est-ce que vivre sans une audience ? C’est vrai qu’il parlait beau. J’aimais surtout son cours d’histoire. Le passé coulait dans sa bouche et entrait dans la classe comme une eau claire, bonne à boire. Il parlait avec de grands gestes. Les figures historiques qu’il sortait de ses manches, les intrigues et les cavalcades, les déclarations de principes dont nous ne comprenions pas le sens, sauf Franky qui comprend tout. Tous ces gens qui campaient derrière leurs positions, les ennemis jetés à la mer, la bravoure et les justes causes, cela nous changeait du présent. Au passé tout est beau comme une figure de style. Encore une passion de Franky, cette affaire de figure de style. De figure et de style. En nous rendant nos compositions écrites, maître Cantave nous répétait : “Le style, c’est l’homme.” Puis il ajoutait, avec la voix du désespoir : “Il n’y a qu’un homme ici. Bravo, Franky. Bravo pour l’hyperbole qui rend les choses à leur grandeur.” L’hyperbole, merde, le temps que j’ai mis à comprendre. Franky, depuis tout petit, il comprend tout tout de suite. À l’école, cela faisait des jaloux qui ne réclamaient qu’un prétexte pour lui casser la gueule et vérifier que derrière les figures et les prix d’excellence il y avait bien un homme. Mais j’avais la réputation surfaite d’être un bagarreur. J’étais copain avec Danilo qui, lui, est un vrai bagarreur, et surtout avec Pépé le Cancre, dont tout le monde avait peur. Danilo et moi, on se battait comme des gamins contre d’autres gamins. Nous étions souvent victorieux, mais au bout personne n’avait rien de cassé. On était des champions catégorie enfance. Des batailleurs toute innocence. Nos adversaires ne se prenaient que des blessures d’orgueil. Il suffisait de les mettre sur le dos ou d’attendre qu’ils abandonnent, par dépit ou par lassitude. Pépé, il ne s’est jamais battu avec la candeur d’un enfant. Ses coups, c’était pour démolir. Et son talent, c’était les armes, la freine, la lame de rasoir ou le coup-de-poing américain. Tout le monde l’appelait Pépé le Cancre. Il ne savait écrire qu’en rouge. Ses devoirs de composition, c’était les cicatrices dessinées sur le corps des autres. Franky ne s’est jamais battu. Franky, il faisait ses devoirs le soir, dans notre moitié de chambre. Il y mettait beaucoup de temps, les relisait cent fois. Je le voyais parfois s’arrêter d’écrire et rester tout pensif, son crayon à la main, et lui demandais : “Qu’est-ce que tu fous ? – Je cherche le mot juste.” Puis il recommençait à écrire en souriant. J’imagine qu’il l’avait trouvé, son mot juste. Nous, dans nos compositions qu’on écrivait à la va-vite le lundi matin avant d’entrer en classe, on utilisait les mots de tous les jours, les mots courants du corridor : “colonne” pour ami, “familia” pour gang, “estéra” pour scandale, et maître Cantave nous reprochait d’écrire comme tout le monde. Nous ne méritions pas l’injure. C’était nous faire trop d’honneur. À force de vivre dans ses livres, maître Cantave avait oublié que dans le corridor, personne n’écrivait, et c’était le seul monde que nous connaissions. Mais c’est vrai : le style, c’était l’affaire de Franky. Et toutes ces choses et ces ailleurs dont il pouvait parler. Je n’ai jamais su comment tant de mots et tant d’autres mondes ont pu entrer dans notre chambre. Maître Cantave saluait sa présence comme un cadeau du ciel, la seule preuve que son enseignement servait à quelque chose. Franky et maître Cantave. Ou comment un enfant peut être à lui tout seul une Armée du salut pour un adulte en mal d’écoute. Ils voyageaient dans le passé. Ils avaient alors le même âge. Franky, il a eu un peu comme deux frères, maître Cantave et moi. À chacun sa passion. La leur était de remonter le temps. Maître Cantave refusait les parties de cartes avec les vieux. Et Franky ne participait pas à nos jeux. Franky et maître Cantave, c’était un équipage. En avant, matelot. Destination : passé. Là où tout devient beau. Même les morts. Les morts du passé, ils sont très beaux et font leur m’as-tu-vu là-haut dans leurs figures de style. Toujours debout ou à cheval. Avec leurs grands chapeaux, leurs médailles et leurs épaulettes. Tous n’ont pas droit aux cathédrales et aux funérailles nationales, à une ode ou une épitaphe, mais c’est quand même un bel hommage d’avoir son nom dans un manuel. Le passé, c’est le lieu où des morts ressuscitent pour devenir des héros. Heureusement que les historiens, ils ne comptent que les stratèges, les génies et les chefs de guerre. S’ils leur ouvraient “le panthéon”, les petits soldats feraient la queue et se bousculeraient à l’entrée comme lorsque la mairie organise une distribution de riz ou de farine. Ici, on n’est que des petits soldats qui se tuent à chercher le riz et la farine. Nos morts ne sont pas des héros mais seulement des cadavres. Le temps qu’on les ramasse, une autre vie grouille sans façon sous ce qu’il leur reste de peau. Un cadavre, c’est pas un humain. C’est une matière composite à la durée de vie très courte, un hybride avec des odeurs. Son destin n’a rien d’honorable : le feu, les bêtes ou la poubelle. Quelquefois les trois en même temps. Les morts qui remontent du passé ont-ils procédé par étapes et ont-ils été des cadavres avant de devenir des héros ? Maître Cantave nous enseignait qu’il fallait progresser lentement d’un statut à un autre. Son motto, “les étapes qu’on ne devait jamais brûler”. Et la promesse d’apothéose au bout de la patience. Puis un jour lui aussi est devenu un cadavre. Il avait cette foutue manie de s’en aller flâner la nuit pour fuir l’odeur des corridors. Les petits soldats des corridors ne respirent pas le grand air. Ça ne sert à rien d’ouvrir les fenêtres. Dehors aussi manque d’espace. Si tu laisses la fenêtre ouverte tu te prends en plein dans la gueule un concentré de pourriture. Maître Cantave, il marchait dans la nuit en quête d’un coin d’air. Lorsque l’errance et la violence se querellent pour un bout de nuit, c’est toujours la violence qui gagne. Pépé le Cancre l’a descendu. Ensuite il lui a coupé les bras avec un hachoir. Pour tuer les effets de manche. En souvenir de l’époque où il le traitait de crétin dans sa classe au collège. Pépé et l’institution privée Le Savoir, on ne peut pas dire que c’était une histoire d’amour. Il n’avait pas de quoi payer et se faisait renvoyer toutes les fins de mois. Et lorsqu’il était là, comme il ne comprenait jamais rien, maître Cantave lui disait : “Jeune homme, vous n’êtes que des lacunes.” Des lacunes, nous en avions tous. Au dire de maître Cantave, on aurait pu faire une montagne de la part que nous ignorions de ce qu’on aurait dû savoir. Mais Pépé, il tenait la palme. Même pas capable de répéter les réponses qu’on lui soufflait ni de recopier proprement les dates et les formules qu’on lui faisait passer sur des bouts de papier. Un jour, comme Abraham, il s’est dit : “C’est assez.” Passant vite de dernier de la classe à chef de gang, du couteau à la hache et du rasoir au revolver, il a comblé ses lacunes, brûlé les étapes et le corps de maître Cantave qui n’est pas devenu un héros. Adieu, monsieur le professeur. Antoine des Gommiers, on dit que tu ne t’es jamais trompé et que tu as tout vu venir. Et le Ti Tony de la Grand-Rue, arrière-arrière-petit-neveu, maître Cantave et Pépé le Cancre, et les cadavres aux bras coupés, est-ce que tu les as vus venir ?
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Ouverture de l’extrait gratuit du livre numérique, transcrite depuis des captures ; appel de note retiré, césures réunies, ponctuation de l’édition conservée ; texte sans réécriture.

Test du 25 septembre 2026.

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20Désérable, Le Palais, chapitres 1 et 2Roman · rentrée 2026 · 2127 mots · Pangram 4.00 %généré

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Source : extrait gratuit offert par l’éditeur, captures fournies

Il devait bien y avoir un endroit précis où s’arrondissait la surface de la Terre.
Si la Terre était ronde, ça ne pouvait pas être autrement.
Voilà ce qui occupait Arun à bord du vol Air France à destination de Paris. On a de ces idées, à huit ans.
La trajectoire de l’avion était projetée sur un écran, et les yeux d’Arun faisaient la navette entre la carte et le ciel : on avait quitté New Delhi, survolé une succession de pays en -stan, franchi la mer Caspienne et traversé plusieurs États avant d’entrer dans l’espace aérien français. Arun tenait absolument à mettre un nom sur chaque endroit survolé : il finirait bien par l’identifier, celui où s’arrondissait la surface de la Terre. Mais à dix mille mètres d’altitude, même le nez collé au hublot, même sous un ciel dégagé, il n’y avait rien à voir qu’une étendue plane avec quelquefois des collines, des montagnes, et jamais l’amorce d’une courbe.
À Roissy, on avait chargé les valises à l’arrière d’un taxi. Il était bientôt minuit ; Arun, qui durant tout le vol n’avait pas fermé l’œil, s’endormit sur les genoux de sa mère – de cette femme qu’il lui faudrait désormais appeler maman. Elle passait une main dans les cheveux de l’enfant et l’autre serrait celle du mari. Jean-Paul Amiot avait réservé une chambre d’hôtel dans une rue adjacente à la place de la Bastille. C’était à dix minutes de la gare de Bercy, d’où l’on prendrait, le lendemain, un train pour Beaune. Le taxi emprunta l’A3 plutôt que l’A1, qui longe le Stade de France.
— Avec le match, grommela le chauffeur, ça va être un bordel pas possible.
La nuit était douce ; on venait de s’engager sur le périph ; ça roulait bien.
Boulevard Richard-Lenoir, Arun fut tiré du sommeil par un vacarme joyeux. Ça venait d’un peu plus loin, de Bastille. Le taxi n’avançait plus, il n’avait pas fait dix mètres en cinq minutes, et Jean-Paul Amiot regardait nerveusement tourner le compteur ; chaque seconde le ratatinait un peu plus au fond de son siège, et il finit par prononcer la phrase qui résumait le mieux son rapport à l’existence :
— Ça va coûter un bras.
C’était d’autant plus rageant qu’on était à quoi, deux cents, trois cents mètres de l’hôtel. Des chants se mêlaient aux bruits des klaxons et, quand une cinquantaine de personnes formèrent une chenille entre les voitures à l’arrêt, il fut décidé qu’on ne claquerait pas tout le budget du foyer en taxi. Jean-Paul Amiot régla la course ; on sortit les valises ; on terminerait à pied.
Un instant, Arun eut la vanité de croire qu’elle était pour lui et rien que pour lui, cette euphorie collective. Comme si la République reconnaissante avait décrété un jour férié pour célébrer son arrivée. À l’orphelinat, où pendant un an on lui avait enseigné des rudiments de français, on l’avait prévenu : c’était un peuple charmant, parfois étrange aussi. Ces gens-là pouvaient parler de fromages pendant des heures. Alors, pourquoi pas une haie d’honneur pour un orphelin de Delhi ? Il descendit du taxi avec la noblesse d’un prince en exil et déchanta rapidement : la fête continuait à battre son plein, et personne ne lui prêtait la moindre attention.
Place de la Bastille, c’était le chaos. Un fleuve humain sans berges débordait sur les boulevards, sur la rue Saint-Antoine, la rue de la Roquette, jusqu’au passage du Cheval-Blanc. Ça se bousculait, ça criait, certains se suspendaient aux réverbères, d’autres s’accrochaient aux feux tricolores, s’enroulaient aux arbres ou se juchaient sur les toits des abribus. Les plus téméraires avaient escaladé les grilles de la colonne de Juillet, ils prenaient son socle en écharpe, serrés les uns contre les autres et dansant, chantant. Un petit groupe entonna un air martial, exhortant à prendre les armes, à former des bataillons, à marcher.
Vers l’hôtel, crut comprendre Arun en voyant son père fendre la foule. Jean-Paul Amiot, arc-bouté sur deux valises à roulettes, forçait le passage en pestant, taillant une brèche au prix d’efforts ridicules. À quelques mètres, des fumigènes éclatèrent, jetant dans la nuit des volutes de fumée rouge et bleu. Debout sur un muret, un homme hurla dans un porte-voix : « Qui ne saute pas n’est pas français, hé ! » Et alors, d’un coup, des milliers de corps se mirent à bondir, des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, tout vibrait – l’air, le sol, les drapeaux tricolores qu’on n’avait plus agités avec tant de ferveur depuis l’été 1944. Arun, par réflexe, se mit à sauter lui aussi.
On touchait au but. Vingt mètres à peine et l’hôtel était là. On passa devant une fille, le drapeau tricolore peint sur les joues, un tee-shirt « Allez les Bleus » qui lui faisait une seconde peau, une bouteille de vin rouge dans la main gauche. De la droite, elle souleva son tee-shirt : pas de soutien-gorge, deux seins offerts à la liberté, à l’égalité et peut-être un peu à la fraternité aussi. Cathy Amiot tira son fils d’un geste sec : « Pas de ton âge. » Mais Arun fixait la bouteille, et dans la bouteille ce liquide d’un rouge trop dense pour être du simple raisin. Il se laissa guider jusqu’à l’hôtel, titubant d’un vertige qu’aucune ivresse ne saurait jamais lui offrir. Et dans sa tête, une seule question tournait : mais qu’est-ce que c’est que ce pays ?
Des années plus tard, dans la grande salle du tribunal judiciaire de Dijon, sous les regards du président et de ses deux assesseurs, du procureur de la République, des parties civiles et des dizaines de journalistes venus couvrir le procès de celui qu’on appelait « le Palais de génie » ou « le Robin des Bois bourguignon », lorsque Me Paola, son avocate, reviendrait dans sa plaidoirie sur le jour où il y avait pour la première fois mis le pied, dans ce pays, Arun se lèverait pour lancer d’un ton solennel :
— C’était la France, la nuit du 12 juillet 1998.

— Font chier, ces gamins.
Jean-Paul Amiot venait de raccrocher, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il était remonté. Depuis quelques mois, depuis qu’Arun s’était lié d’amitié avec Margot, ces deux-là enchaînaient les conneries, à tel point qu’on avait peine à en tenir le décompte. Ça avait débuté par le coup de fil furibond de la coiffeuse. Ces vauriens avaient bourré son sèche-cheveux de farine : Mme Postel, l’institutrice, s’était retrouvée avec la tronche poudrée comme une marquise à la cour de Louis XIV. Et puis il y avait eu, un dimanche après la messe, l’appel outré du curé : au moment même où il prononçait le très solennel « Ceci est mon corps », il s’était rendu compte avec horreur qu’on avait remplacé les hosties du ciboire par des chips. Il n’avait pas de preuve formelle, soit ; mais franchement, qui d’autre ? Et puis il y avait eu le coup de gueule indigné de la gardienne du cimetière, qui jurait avoir surpris Arun et Margot en flagrant délit de profanation. Pour le coup, Jean-Paul Amiot avait trouvé les mots un peu forts : ils n’avaient fait qu’enjoliver la tombe de la mère de Margot en y dessinant un ange à la craie.
Et sa femme qui ne disait jamais rien. Elle lui passait tout, à ce gamin. Absolument tout. Tout à l’heure, quand il lui raconterait les derniers exploits d’Arun, cette histoire de soi-disant bénévoles récoltant des fonds dans une foutue boîte à chaussures, sa main à couper qu’elle lui trouverait encore des excuses : elle lui trouvait toujours des excuses. Elle n’avait rien dit quand ils avaient chapardé deux douzaines de grappes au Clos des Toucans pour improviser leur propre cuvée dans la baignoire familiale. Et quand ils avaient rédigé, imprimé et placardé dans les rues de Beaune un faux faire-part annonçant « le décès du regretté Jean-Paul Amiot dans sa quarante-deuxième année », non seulement elle n’avait rien dit, mais elle avait ri aux éclats, avant de prononcer la phrase qui le mettait hors de lui :
— Ouvre tes chakras, Jean-Paul.
Facile à dire. Il ne passait pas, lui, ses journées assis sur un tapis de yoga en position du lotus, à respirer des effluves de bougies parfumées au safran. Cinq ans plus tôt, Cathy Amiot était rentrée d’un séjour dans un ashram de Rishikesh avec la conviction qu’il manquait à Beaune un studio de yoga digne de ce nom. On avait donc acheté puis retapé un local désaffecté, dont l’intérieur relevait désormais du mariage étrange entre minimalisme scandinave et folklore indien : murs blanc cassé, meubles en bois clair, plantes en pot entre lesquelles trônaient des statues bariolées de Ganesh et de Shiva. Un informaticien dijonnais avait bricolé un site Web où Cathy Amiot se présentait comme « professeure de yoga certifiée » (« Certifiée par qui ? Mystère », s’était abstenu de commenter Jean-Paul Amiot) et promettait de vous apprendre à « redevenir léger comme une plume ». Au programme : cours collectifs, séances privées, et même un truc qu’elle appelait « thérapie holistique ». Ce que ça pouvait bien vouloir dire, ça, son mari ne l’avait jamais vraiment su. Elle facturait soixante euros l’heure – le prix moyen d’un déjeuner pour deux au Bon Gueuleton.
Le restaurant de Jean-Paul Amiot passait pour l’une des meilleures tables de Beaune. On n’avait pour s’en rendre compte qu’à pousser la porte, lever les yeux et longer le mur couvert de photos dans des cadres en bois noir immortalisant les célébrités venues s’attabler dans la salle. On pouvait voir Catherine Deneuve, Fabrice Luchini, David Douillet dépassant Charles Aznavour de trois têtes. D’autres visages aussi, aujourd’hui effacés des mémoires. On disait que Bourvil et Louis de Funès y avaient dîné pendant le tournage de La Grande Vadrouille en mai 1966, mais il n’y avait pas de photo pour attester la légende.
Le Bon Gueuleton n’était pas qu’une adresse, c’était un passage obligé – ce qu’on appelle une institution. Jean-Paul Amiot avait succédé à son beau-père, mort prématurément un soir d’automne après avoir demandé s’il restait du gratin de chou-fleur. Il avait dit « Est-ce qu’il reste encore du gratin de chou-fleur ? », et son cœur avait lâché. Passer de vie à trépas après avoir prononcé des derniers mots d’une telle platitude, c’était la hantise de Jean-Paul Amiot. Depuis l’adolescence, il consignait dans un carnet les plus belles dernières phrases, du « Tu quoque, fili ! » de César au « Et maintenant, foutez-moi la paix ! » de Léautaud, en passant par le déchirant « Ne pleure pas, j’ai besoin de tout mon courage pour mourir à vingt ans » du jeune Évariste Galois expirant dans les bras de son frère. « Est-ce qu’il reste encore du gratin de chou-fleur ? », celle-là, par exemple, il ne l’avait pas notée dans son carnet. Le jour venu, Jean-Paul Amiot comptait bien se montrer à la hauteur : il vivait dans l’espoir d’ultima verba éclatants.
En attendant, il avait un resto à faire tourner. Quarante couverts, douze employés, huit cents références sur la carte des vins, pompeusement baptisée « Livre de Cave ». Ici, on portait un soin maniaque à l’accord mets-vins ; réussir un accord, disait Jean-Paul Amiot, c’était atteindre une forme de grâce, pour ne pas dire une symbiose, c’était créer une exaltation mutuelle, le vin venant mettre en valeur le plat et inversement ; on ne pouvait pas faire n’importe quoi, Jean-Paul Amiot comparait ça au choix d’un manteau : de même qu’il ne viendrait à l’idée de personne d’enfiler une doudoune sur la Côte d’Azur en plein mois d’août, personne ne devrait boire un chablis avec une côte de bœuf. Sauf qu’au Bon Gueuleton, on renversait la logique : on partait du vin pour aller vers l’assiette. « Pour accompagner nos vins, pouvait-on lire sur le menu, le chef vous suggère… » Suivait une liste de grands classiques bourguignons, coq au vin, escargots, œufs en meurette ou truite au bleu – une cuisine lente et généreuse, bien mijotée, bien beurrée, bien calorique, pas toujours très raffinée, mais qu’importe : le vin était bon. La carte alignait tout ce que la Côte-d’Or avait de mieux à offrir, des noms mythiques qui faisaient frissonner d’envie les amateurs, à commencer bien sûr par le Clos des Toucans – le vin du père de Margot.
Jean-Paul Amiot tripatouillait sa compta quand le téléphone avait sonné. Le père de Margot s’excusait de le déranger un samedi, surtout à l’heure du déjeuner, mais il venait de surprendre leurs enfants en flagrant délit d’escroquerie, parfaitement, d’escroquerie, au préjudice du Pierrot, son tonnelier.
— Font chier, ces gamins, avait lâché le restaurateur après avoir raccroché.
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Test du 25 septembre 2026.

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21Devi, Chroniques d’un royaume perdu, ouvertureRoman · rentrée 2026 · 1369 mots · Pangram 4.00 %généré

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Virgine, l’histoire que je vais te raconter est presque véridique. Certaines libertés, nécessaires, ont été prises. Tu me pardonneras d’avoir pleinement usé, voire abusé, du droit du conteur. De préférer, à l’inflexibilité du réel, une autre manière de dire ; c’est là une séduction à laquelle je n’ai pas toujours su résister. C’est ainsi que je me récompense pour cette tâche que j’ai assumée sans que nul me l’impose.
Personne ne me l’a demandée, mais il me fallait l’entreprendre. Un trop grand nombre d’entre nous a sombré dans l’oubli sans que nous puissions sortir les corps de leurs tombes disparues.
Assis tous les deux face à la mer, je me dois de tout te dire, à toi, l’enfant vraie (même si tu n’es plus une enfant), pour que tu sois la porteuse de nos secrets, de nos tristesses, de nos ambitions tronquées. Toi, la danseuse muette qui tisses dans le langage de tes mains notre avenir et notre devenir. Tu n’es pas consciente de ce que tu représentes, mais tu le comprendras en écoutant mon récit.
Ce n’est bien sûr pas sans risque : on a souvent dit que l’histoire du Bouchon est aussi dangereuse pour celui qui l’écoute que pour celui qui la raconte. C’est sans doute vrai.
Si j’ai décidé aujourd’hui de te la confier, c’est que c’est ton histoire à toi. Vois-tu, Virgine, elle te parle de tes origines. Je ne dirai pas virginales, le jeu de mots serait trop facile. Mais il est vrai que tous les débuts portent en eux quelque chose d’une innocence aussitôt perdue. C’est un peu notre histoire à tous, qui habitons sur cette île. Le Bouchon n’est qu’un fragment éclaté de notre terre, une minute explosée hors du cercle du temps et qui ne durera pas plus longtemps. Mais il pourrait aussi bien être une bouche qui dévore le corps auquel elle appartient. Ou peut-être serait-il plus juste de le voir comme un ventre qui aurait, semble-t-il, donné naissance à des dieux (ou des démons, c’est selon).
Certains, en tout cas, l’ont prétendu. Nous étions certes des hommes et des femmes, ce qui aurait dû être suffisant. Mais la simple humanité suffirait-elle à nous décrire, nous qui avons enfreint tant de lois et de tabous pour construire ce lieu auquel nous appartenons ? N’avons-nous pas, pour peu que nous le voulions, tous les pouvoirs ? Même si celui qui est à l’origine du village et auquel la légende a attribué tant de miracles, des qualités surnaturelles, et surtout cette prodigieuse virilité dont on parlera encore des générations après, même si celui-là, qu’on a appelé le Vieux Bouc, n’était rien d’autre qu’un homme.
En réalité, je crois qu’il n’a eu qu’une demi-douzaine d’enfants. On a fait mieux ! Aussi, ce n’est pas sa faute s’il a eu une aura de fécondité telle que toutes les naissances douteuses à l’entour lui ont été attribuées. Et si les femmes (et les hommes) pensaient qu’il lui suffisait d’un regard pour faire tressaillir en elles une palpitante promesse de vie. Seulement, dans la candeur de son cœur immensément paternel, le Vieux Bouc était prêt à assumer l’ensemble de cette progéniture fictive et à l’accueillir, comme le patriarche qu’il était, à corps ouvert.

Au fil des générations, sa légende s’est amplifiée. L’arbre généalogique est devenu un banian dont on ne voyait pas le bout, même si on savait où en était le cœur. Et on a fini par dire que tous les habitants du Bouchon, à l’exception de Magritte Charretier, étaient les descendants du Vieux Bouc. Que c’était le même sang qui courait dans leurs veines, un sang béni pour certains, maudit pour d’autres. La conviction de ces origines incestueuses a fait de nous une race à part, isolée aux extrêmes confins de l’île, dans ce Bouchon qui ne cesse de se refermer sur nous. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes différents ; nous sommes uniques. Ce n’est pas un seul sang, mais tous les sangs de l’île qui coulent en nous, Virgine.
En revanche, il y a bien eu un péché originel. Il y en a toujours un à la source des vies humaines. C’est ce qui rend les hommes faillibles et ce qui les démarque des autres espèces qui n’ont pas le sens du bien et du mal – notre don et notre malédiction. C’est aussi ce qui a rendu la création plus gaie ! Le nôtre, c’est Madame Dumontais qui l’a commis avec le Vieux Bouc. Engendrant, successivement, Sydney, Mylène et Raymond. Sans eux, tu ne serais pas là aujourd’hui à m’écouter, avec cette concentration qui te caractérise, car rien ne te semble anodin. Tu absorbes tout, tu t’efforces de comprendre à la fois les mots et les gestes, les expressions du visage et les silences, et je sais que tu entends bien davantage encore, même ce à quoi je n’ai pas pensé. Sans cela, je ne serais qu’une voix désincarnée à laquelle il serait impossible de donner un visage, si tant est que j’en aie jamais eu un.
Une Blanche acoquinée avec un esclave ! Tu te rends compte ? Mais non, tu ne peux pas te rendre compte. C’est difficile pour toi de concevoir de tels interdits. Il y en a encore aujourd’hui, mais le crime n’est pas de la même ampleur, les tabous sont un peu plus vacillants. À cette époque, c’était un délit non seulement impardonnable, mais tellement inimaginable que personne ne s’en est rendu compte jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Et par trois fois ! Trois ! Mais ces trois fois-là, ce n’était pas avec n’importe qui. C’était avec le Vieux Bouc. C’est dire. Et quand je dis « trois », il y en a eu bien davantage, d’acoquinements, mais seuls trois enfants en ont résulté.

Le Vieux Bouc était arrivé sur la propriété Dumontais à l’âge de vingt ans, enchaîné. Il n’en est reparti, libre, que pour rejoindre les montagnes. Entre-temps, il a donné naissance à une légende.
Au moment où a lieu la Faute, l’esclavage vient de toucher à sa fin. En réalité, la traite de chair et de muscles humains a été abolie depuis près de vingt ans déjà, mais elle résiste encore sous d’autres formes, tant la production du sucre dans cette colonie est liée aux corps gratuits chargés d’engrosser la terre. Sucre et douleur sont les mamelles qui nous ont tous nourris, ma fille. Ne l’oublie jamais. Et les propriétaires, eux, ne se sentaient riches que s’ils étaient riches en hommes. Sans cela, que seraient-ils ? Que feraient-ils ? De quels pouvoirs disposeraient-ils ? Mais enfin, il arrive bien un moment où le mot affranchissement commence à résonner dans les esprits. Cinq syllabes qui basculent le monde. Émasculent certains ?
Au moment où chaque caillou arraché à la terre se fait trop lourd, l’esclave entend frémir ce mot comme une vibration dans l’air. Les rougeurs du ciel entrent dans son cœur en un chant de colère et se mettent à lui parler de liberté. Un dos longtemps penché sur les lignes de cannes à sucre et maintenu parallèle à la terre s’éploie soudain, comme si, au lieu du fouet, c’était un coup d’orgueil qui claquait sur sa chair.
Le soir, dans l’obscurité, les rêves prennent des ailes. Des feux de Bengale s’allument dans les têtes. La rumeur passe de souffle en souffle, de regard en regard, en silence.
Le premier février 1835, les esclaves sont libres.
Une liberté qui durera une demi-journée.
En tout et pour tout.
Seul changement : vous ne vous appelez plus esclaves, vous êtes maintenant des zapranti, leur annonce-t-on.
C’est ainsi que, ce même soir, de nouvelles chaînes, déjà, étaient forgées : après l’affranchissement venait l’apprentissage. Ainsi en avait-il été décidé : ils n’étaient pas prêts à se prendre en charge. Des enfants qui n’avaient pas encore appris à marcher seuls. Encore des années avant de mériter, plus que le statut d’hommes libres, celui d’hommes, tout simplement. En attendant ce jour, ils auraient droit à une ration de bananes en plus. Autrement dit, rien n’avait changé. Même pas les coups de fouet. La lourde machine de production du sucre s’ébranla, la meule broya les cannes, les esprits, les cœurs, les espoirs, la stupide crédulité du Noir.
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Test du 25 septembre 2026.

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22Tadlaoui, Croire au code, chapitres 1 et 2Roman · 2026 · « Nouvelles voix » · 2570 mots · Pangram 4.00 %généré

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Sur la table de lit, un rectangle de morue se noie dans une assiette de purée. Bancale, la table, bien que le frein soit enclenché. Ma jambe tressaute contre le plateau et j’observe les vacillements de la substance jaune d’une fluidité franchement excessive, et avoisinant plutôt la soupe, si on me demandait mon avis.

J’ai tout de suite dit que je refusais les médicaments ; je suis jeune, en bonne santé, en pleine ascendance. Je me méfiais des effets cognitifs délétères, je devais rester lucide, il me fallait conclure, ne pas rater le coche, j’étais sur le point de /. Le docteur a hésité un instant, l’air embarrassé, puis a dirigé son regard vers l’intraveineuse. La négo était mal entamée.

Sur les rebords de l’assiette, les mouvements de purée s’étendent comme des marées. Il aura suffi d’un petit balancement répété pour que la morue finisse naufragée. C’est un principe physique simpliste, la matière en mouvement n’échappe pas à son élan.

« Hello, world ! »

J’étais revenue à moi quelques heures avant. Une lueur blanchâtre, des flux, des sons, je cherchais à prédire sur quoi j’allais ouvrir les yeux, mais la requête ramait derrière mes paupières, et même une fois les yeux ouverts, je ne situais pas la chambre en lino, ni le bracelet en plastique à mon poignet, ni la chemise ample que l’on donne aux femmes enceintes ou aux folles – je croyais pourtant avoir fait le nécessaire pour n’être ni l’une ni l’autre.

« Hello, world ! »

C’est la première chose que l’on apprend aux développeurs. Écrire quelques lignes de code qui affichent ce message à l’écran. Le programme surgit du vide, nous salue :

« Hello, world ! »

C’est une tradition informatique. Et un clin d’œil aussi, une inside joke : comme si l’algorithme venait au monde en poussant son premier cri, on lui donne l’illusion d’exister, de prendre acte de sa propre apparition, alors que ce n’est qu’une coquille vide !

Comment savoir qu’elle est vide ? Mais comment savoir qu’il y a quelqu’un à l’intérieur de soi : c’est pareil, c’est impossible. J’y ai déjà beaucoup réfléchi. Il n’existe ni preuve, ni protocole, on ne peut que supposer (espérer).

Le vide à l’intérieur de la chair, c’est ça. Quand la course s’arrête et qu’il ne reste rien. On cherche, on cherche, on ne trouve pas qui habite à l’intérieur. C’est peut-être le dosage médicamenteux ? a dit le psychiatre. Les muscles, le cœur et le cortex ne sont que des tissus, de l’électricité, des 0 et des 1.

Et vous, j’ai dit, docteur, comment savoir que votre coquille n’est pas vide non plus ?

Ici, rien ne bouge. C’est la lenteur de la clinique, ses pastels, ses analgésiques, ses désinfectants. Les secondes en équilibre sur la grande aiguille, comme des oiseaux sur une branche qui tremble. Le cadran blanc au mur, comme un visage qui sourit.

A posteriori, bien sûr /

Mais sur le moment, les mots (data) et ce qu’il y a autour (metadata) envoient des signaux contradictoires. Mieux vaut demander pardon que la permission. Eyes on the prey, je me répétais, et plusieurs chevaux dans la course, la vitesse déforme, une faille s’ouvre, un instant de vide où l’on n’a qu’à s’engouffrer, tout à fait, une sacrée opportunité.

Cette codification mentale, vous faites cela en continu ? a demandé le psychiatre.

/
Parfois, c’est un léger déséquilibre, rien de plus, puis ça glisse, la pensée fuit, trébuche, se ramasse sur la barre d’un slash /. En langage machine, le / c’est pour séparer : tel fichier est localisé à Users/Max/Downloads ; pour diviser ; pour exécuter. La phrase non terminée, c’est de l’optionalité augmentée qui préfère éviter l’erreur, ne pas boucler.

Italique
Les voix des autres, je les entends distinctement dans ma tête, je les anticipe, je sais ce qu’elles diraient. Elles planent comme des ombres juste derrière mes pensées, les inclinant, les faisant basculer vers l’italique.

()
Et l’autre subterfuge : quand les mots dissimulent et font diversion. Pour limiter les glissements, je coince le sens entre parenthèses. Je fixe entre leurs bornes toutes sortes de traductions (le souterrain, les manigances, le jeu de passe-passe).

Certains trouvent la pratique « sur le spectre » – elle pense comme un algorithme, on n’est pas des machines, et la poésie alors dans tout ça. Au contraire, a dit le psychiatre, c’est une ligne de défense exigeante. Et qui peut finir par être coûteuse, il a ajouté.

Après un silence, il m’a tendu un livre et a dit : tenez, c’est sur Cassandre, elle aussi s’accroche à la langue. Vous y trouverez peut-être un sursis (mais je crois qu’il voulait dire alibi).

Encore une histoire tragique, encore une femme que l’on refuse de prendre au sérieux. Merci, j’ai connu des lectures plus réjouissantes.

« Pendant combien de temps peut-on conserver le moi quand on a perdu la langue ? » s’interroge Cassandre. Je croyais que sa fonction était de prédire l’avenir. L’oracle cherche ses clés, visiblement.

alors, Cassandre, combien de temps ?

combien de temps, hein ?

« Votre journée sur site est confirmée pour lundi. Notre équipe mettra tout en œuvre pour assurer votre succès. »

J’ai jeté un œil au planning des entretiens. En pièce jointe, il y avait un guide avec des conseils comme : « Maintenez le contact visuel, n’oubliez pas de marquer des pauses, et surtout, soyez vous-même et profitez du processus ! Nous sommes très impatients de vous rencontrer ! »

Dans les bureaux du groupe où je travaillais, les stores étaient à demi baissés. Des bannières « erreur système », « autorisation bloquée », « validation annulée » clignotaient sur mon écran. Je m’enlisais. Très impatiente en effet, me dis-je, la jambe tressaillant sous le plateau marron stratifié.

Recrutée pour la transformation digitale, j’avais reçu mon premier chèque, incrédule et redevable. Mais j’ai vite compris qu’il n’y avait rien à espérer. Quelques barons en cravate étaient chargés de l’innovation et l’agilité – les commits, les logs, les données, appelez ça comme vous voulez, allez, laissons la tuyauterie aux ouvriers, la mécanique et le code aux soutiers. Il faudrait attendre mon tour patiemment. Et qui a envie de rester coincé dans la salle des machines du Titanic ?

Mon appartement est neuf, blanc et encore vide : une franche hauteur sous plafond, des moulures raffinées, une cuisine moderne, sans poignées, sans distraction, sans entrave. Pour l’heure, les lignes épurées me conviennent.

Eh ben, a dit le banquier, quand je lui ai apporté mon dossier, c’est joli tout ça… alors que de ses doigts bouffis, il tapotait la liasse de papiers. Puisqu’il semblait hésiter, je lui ai dressé la liste des produits financiers que je serais amenée à lui confier et la courbe de ma valeur nette simulée. À moins que son collègue en Gestion de patrimoine ne préfère s’en charger ? ai-je demandé. Il a signé mon prêt immobilier et j’ai emménagé.

J’ai acheté. Dans un immeuble avec ascenseur, dans un quartier qui monte. Tous les jours, en descendant les escaliers en bois verni, j’observe les poils ras du tapis. Sa flore royale. La précision des barres de cuivre qui l’arriment contre les marches. Un jour, j’ai aperçu des petits clous noirs cachés dans la laine. Et je me suis demandé : à quoi servent donc ces belles barres dorées ?

Sont-elles simplement décoratives ?

Sur mes feeds : Des hommes sur le podium du Nasdaq gloussant sous des confettis. Des tradwives pétrissant du pain pour leurs huit enfants. Des amis d’université honorés, humbles, reconnaissants de leur dernier grand succès. Un smoothie anti-anxiété. Une coach racontant comment son burn-out est devenu sa plus belle opportunité. Un singe qui tape sur un clavier.

Monter sur la rampe. Pouvoir dire, l’algorithme que j’ai conçu améliore notre rendement de tant de pourcents, entraînant une augmentation du chiffre d’autres riches pourcents – moi qui ai écrit le code, moi qui ai effectué les tests, moi qui ai poussé en production. Et de telles augmentations, ils prendront, même si ça vient de moi.

Le matin de l’entretien, j’ai mis le pantalon noir et la blouse en soie rose pêche pliés sur ma chaise. J’applique une crème correctrice légère, un blush sur le haut des joues, du mascara à la base des cils. Soyez vous-même et profitez du processus ! Puis j’entame ma routine capillaire. Masque, lait, gelée, séchage au diffuseur, sérum de finition, afin de donner aux cheveux frisés de type 3C une apparence soignée.

Si tu fais ceci, tu auras cela. Je maîtrise depuis toujours le dispositif : si tu travailles bien, tu seras ; nous serons /. Apprendre les règles et s’accrocher à la rigueur. Le code s’exécute ; le code doit être impeccable.

Devant le miroir, j’ai souri. Pincé légèrement mes lèvres. Relevé le menton. J’ai un doctorat, des tailleurs, des connaissances, les doigts manucurés, un prêt à rembourser, je suis prête, je sais pourquoi je suis là. J’ai inspiré vaillamment et j’ai fixé mon regard. Il m’est revenu en défi, retourné sur lui-même, élevé au carré.

Au début, mes parents ne comprenaient pas, ils pensaient à un jeu – tout ce temps en face de l’ordinateur, pour une fille en plus. Puis, à une réunion parents-profs, on leur a dit « douée » et « opportunité » et ils ont commencé à utiliser le mot « programmer ». Pendant qu’ils dormaient, je restais seule face au vieux PC de la salle à manger, jusqu’à ce que les caractères compilent et que /
– Cinq minutes, pas plus, pour le récit de mon histoire personnelle, de quoi accrocher sans rassasier. Jurys de bourses, universités, commissions et comités, je sais y faire, je suis bien entraînée.

Assise dans le métro, j’ai continué à répéter mes réponses en souriant aux visages géants sur les panneaux publicitaires : un jeune homme à lunettes m’incitant à faire fructifier mon capital en ligne, une jeune femme dans sa salle de bains, célébrant l’efficacité de son app de dating, rasoir à la main.

La rame a freiné brusquement. J’ai regretté le choix de la blouse en soie, craignant l’apparition d’auréoles sous les bras. Puis je me suis souvenue d’un conseil providentiel apparu sur mes feeds : une petite imperfection peut vous rendre « plus humaine » et « plus sympathique » en entretien, c’est l’effet Pratfall, disait l’étude.

À l’entrée de la tour, on n’a pas tout de suite trouvé mon nom. Je répète, je décompose, j’épelle – oui, comme ça se prononce, tout comme ça se prononce. Je suis en avance, je suis calme, je suis habituée à décliner mon identité.

Les dix-huit étages de verre s’ouvrent au-dessus de moi dans le hall intérieur. Des silhouettes à laptop circulent derrière les vitres comme dans un aquarium géant. J’avance, les portes s’ouvrent, l’ascenseur s’élève, les étages défilent. Le salaire, le bonus, le trending en hausse sur le réseau social professionnel : ma valeur future sur le marché, de l’optionalité augmentée. Je stabilise mon rythme cardiaque, vérifie l’état de mes boucles noires dans un panneau chromé. L’ascenseur s’arrête, douzième étage. Diane m’attend à l’accueil près d’un large écran mural où tournent des spots télévisés : l’usine orchestrée par l’IA, la révolution énergétique est là.

J’ai passé cinq entretiens – expansive et volubile avec la designer, concise et méthodique avec l’ingénieur système, et j’ai observé les signaux d’approbation se dessiner progressivement sur leur visage. Il ne me restait que le Directeur. J’attendais, assise dans un fauteuil du lobby, serrant le badge temporaire entre mes mains. J’étais prête. J’allais entrer et réussir ce dernier entretien, j’allais entrer et / j’aurais préféré que la RH me foute la paix.

Le Directeur est arrivé en retard, mâchoire taillée et cheveux en arrière. Il a bouclé la présentation d’usage, que j’écoutais les yeux grands ouverts et le sourire trop large – je dis écouter, mais j’avais étudié en détail sa biographie, et pendant que ses lèvres remuaient, je cherchais à intercepter les pensées glissant comme des ombres sur ses pupilles, à déceler sous ses traits un indice, afin de mieux cibler ma réponse à sa prochaine question.

Puis l’alarme incendie s’est déclenchée au milieu de l’entretien. Il ne manquait pas grand-chose pour conclure mais Daniel s’était déjà levé. De l’autre côté des vitres, au douzième, les employés s’agitaient. La RH est entrée dans la salle, sourire de contrition. L’agenda de Daniel était très chargé mais elle ferait de son mieux pour me reprogrammer. J’ai suivi le mouvement des employés dans la cage d’escalier. Diane me suivait de près, Daniel s’éloignait. Je sentais la fenêtre d’opportunité se refermer, alors j’ai accéléré, descendant les marches deux par deux, poussant les corps qui se pressaient.

Sur la place en bas, des alarmes tintent. Les tours se déversent, comme des ventres de baleine, et tout le plancton recraché sautille. Je me fraie un chemin à travers la foule, la sueur coule sous mes bras, les torses se tournent sur mon passage, hilares d’être sortis de la tour alors que je ne demande qu’à y entrer.

Ah Daniel, vous êtes là !
(Très intéressant cet exercice d’évacuation /. Ça me fait penser à la théorie selon laquelle /. Compresser la verticalité des tours sur une place exiguë, c’est une question de transposition matricielle grandeur nature, non ?) mais j’ai simplement dit :
J’ai trouvé votre portrait dans le magazine Wired fantastique !

Daniel se retourne. Il a l’air surpris de me trouver face à lui. Mon sourire doit être excessif. Il regarde son téléphone, puis ses pupilles zigzaguent autour de moi.

Vous croyez qu’on est en train de perdre combien d’argent collectivement pendant cette simulation ? … Non, je plaisante, la sécurité avant tout. Quoi qu’il en soit : la capacité à réussir dans l’ambiguïté est le plus grand marqueur d’intelligence.
(Ça tombe bien. Si vous saviez comme je suis d’accord, Daniel, et d’ailleurs /). Des agents nous font signe, il faut retourner dans la tour. Mais je reste immobile près de Daniel, lui barrant la route.
Savez-vous qu’il existe une corrélation entre la vitesse d’évacuation et le niveau de coopération des employés ? dis-je. Une étude démontre l’effet sur les obstructions et la contagion de la panique.
Bonne idée ! On pourrait proposer des évacuations comme exercices de team-building. On verrait qui dans les équipes forme le goulot d’étranglement. D’une pierre deux coups.
Ce n’était pas la peine d’organiser l’évacuation de tout le quartier pour tester ma vitesse d’exécution, j’ai dit en souriant. Voyez en tout cas qu’elle approximait la vôtre.

(j’ai osé).

Daniel rit. Bleu clair, pas une ombre sur ses pupilles.

Je suis rentrée chez moi à pas turbochargés. Devant le miroir, j’ai voulu sourire, mais d’abord, j’ai soufflé bruyamment. Mes yeux brillaient – humides, je crois qu’ils étaient.

Au téléphone, j’ai dit à mon père :

Oui oui, le travail se passe bien, oui, toujours pareil.

J’ai dit à ma mère :

Rien de spécial, oui, il fait beau. Hein quoi ?

(pourquoi soulever des doutes inutiles) ?

J’ai vogué dans les pièces vides de mon appartement, entre les quelques meubles laissés par les anciens propriétaires, fait des mouvements dans ma cuisine aux grands placards blancs.

L’alarme incendie au milieu de l’entretien avec Daniel – tout de même, probabilité vraiment infime, ça donnait presque envie de croire aux signes. Prémonition ou prophétie auto-réalisatrice ? Heureusement, je ne suis pas sensible à ce genre de croyances new age (pourquoi pas lire l’horoscope).
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Extrait gratuit offert par l’éditeur, transcrit depuis des captures ; titres, numéros de chapitre et astérisques retirés, césures réunies, signes typographiques de l’autrice conservés ; texte sans réécriture.

Test du 25 septembre 2026.

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23Bérard, Décolorer sa fille, chapitres 1 et 2Roman · 2026 · « Nouvelles voix » · 2212 mots · Pangram 4.00 %généré

Humain 100 % · Assisté 0 % · Généré 0 %

Source : extrait gratuit offert par l’éditeur, captures fournies

Lancer l’essorage. Étendre le linge. Sortir le chien. Hydrater les muqueuses. Trier les cartons qui restent. Couper les fruits et les mettre dans le blender. Allumer la radio.

Quand j’ai visité différents appartements pour trouver le bon, quand en passant la porte d’entrée j’ai su que c’était celui-ci, je n’ai pas imaginé que Tom et moi n’arriverions pas à y dormir. Je n’ai pas imaginé les matins malades agenouillés sur le carrelage ni la solitude pendant les toasts, pendant le coiffage. Ce sont les mêmes murs pour porter tout ça et souvent j’oublie. Lorsque je suis rentrée avec les clés dans l’appartement vide, je n’ai rien imaginé de gris.
Le soleil passe à travers les stores dans la salle de bain de la maison. Je dis maison mais c’est un appartement. Le soleil chauffe mon T-shirt. L’arrivée des trains en gare. Je n’arrête pas de laver du linge. De remplir le réfrigérateur. J’ai enfin l’âge d’avoir mon propre logis, mieux qu’une cage à poule. Je l’ai attendu si longtemps et maintenant ça y est j’y suis, j’emménage avec Tom dans un vrai appartement avec plusieurs pièces. Le temps est passé, j’ai grandi, mais ça a un prix. Ma grand-mère est morte dans son lit. J’ai vingt-cinq ans, plus tard sur les photos de moi à vingt-cinq ans je me dirai oh, comme j’étais belle. Si moi, j’ai vingt-cinq ans et non plus sept ou dix-huit, c’est que les femmes de ma famille s’affaiblissent. Leurs rides se creusent, c’est moi qui troue leur peau avec ma jeunesse, mes cuisses encore fermes et mon avenir. Ma grand-mère ne buvait plus son café au lit, c’est moi la voleuse qui lui ai pris son plaisir. Mon café, je le sirote sur mon canapé IKEA tout juste déballé.

Je ne trouve pas le temps de leur téléphoner. Ma lâcheté auprès des femmes qui m’ont élevée grandit petit à petit. Comment faire une place à ma mère, à ma grand-mère, à ma tante, à ma sœur, alors qu’elles sont là-bas et moi ici. Je viens d’emménager.

Cet appartement n’est pas le premier. Dans le tout premier endroit que j’ai pu me payer, je n’ai pas su y vivre. Il fallait faire deux pas depuis le lit pour s’asseoir sur la cuvette des toilettes, deux autres pour atteindre l’évier où détrempaient chaque jour des nouilles, des cheveux. Dans cet appartement, je me suis douchée avec mes assiettes, j’ai coupé mes cheveux plusieurs fois avec les gros ciseaux de cuisine. J’avais emporté toutes mes affaires dans ce studio, au point de ne plus pouvoir marcher chez moi, je restais ainsi, tout habillée sur mon lit, les murs crades, la joue contre la vitre, le sexe fermé, endormi. Et j’ai gonflé gonflé gonflé, comme une noyée gorgée d’eau oubliée dans un fleuve, ne sachant plus me promener en ville. Mes vingt ans n’ont pas eu la chaleur ni la clarté attendue. Pourtant ce n’était plus la banlieue, c’était le rêve, une chambre en ville.

La machine à laver sonne, il faut que j’étende le linge. L’odeur de Soupline plane dans nos trente-huit mètres carrés.

Ici, dans le nouvel appartement, l’air passe entre les portes. Il y a un lavabo, un évier et même une baignoire. Je l’organise tout comme je veux. Tom me laisse le choix des couleurs, de tout. Si je regarde à travers la fenêtre de la salle de bain, je vois les trains arriver en gare. Depuis chaque fenêtre de l’appartement, je vois le chemin de fer.

Tom m’a apporté un bouquet d’hortensias qu’il a coupés, avec d’autres fleurs dont je ne connais pas le nom. Il faut que je lui redemande le nom. Je l’ai deviné, qu’il m’en avait apporté, car souvent les fleurs qu’il récupère sont en fin de floraison, fragiles, et plusieurs pétales sont tombés depuis le bas de la rue où la voiture est garée jusqu’aux marches de notre immeuble, jusqu’à notre palier. J’ai fini par les découvrir sur la table du salon, certaines amaigries. Il les sauve et moi je leur donne un cachet d’aspirine, je les requinque. Tom est jardinier.

La première fleur que j’ai reçue d’un homme, c’était une surprise, un hortensia rose d’ailleurs, déposé sur le paillasson crade de l’appartement de ma mère. Le même paillasson que les premiers locataires de la tour HLM dans les années soixante-dix. Un point rose dans le couloir jaune en crépi. Dès qu’elle m’a vue avec, elle a saisi la fleur entourée de plastique, a voulu gérer la suite, ma mère s’est précipitée dans la cuisine et a coupé la tige très court, si bien que je ne pouvais plus la mettre dans un vase mais seulement dans une petite tasse à café.

Je préfère laver mes vitres la nuit, les lampadaires de la rue aident à mieux voir toute la saleté en relief et comme ça je suis sûre de bien laver. Il y a le torchon microfibre, le spray bleu fluorescent. Les lunettes, l’escabeau, le tablier. Tom est déjà parti se coucher, il tombe de sommeil dans le canapé chaque soir après le travail, avec son pétard au bout des doigts qu’il ne termine jamais tout à fait. J’ai peur que les cendres tombent, brûlent et percent le canapé tout neuf. Quand je le secoue un peu pour qu’il aille se coucher dans le lit, dès qu’il se lève, il appelle Scarlett, notre petite chienne, pour qu’elle le suive. Chaque soir elle va dormir avec lui dans la chambre.

Je dépoussière d’abord les vitres avec le torchon microfibre sans produit. Après avoir aspergé les carreaux de spray bleu, il faudra bien passer la raclette, l’étape la plus minutieuse. Racler le carreau d’un seul mouvement. J’ai les deux fenêtres du salon à faire. Penser à demander à Tom de fleurir les jardinières. Pas de géraniums. Dire à Tom surtout pas de géraniums. Mais là, il y a quelque chose derrière les saletés incrustées, derrière le verre, derrière la vitre, j’entends la joie, il y a du spectacle, les enfants sur la place en haut de la rue – ça explose – de la couleur. C’est le quatorze juillet aujourd’hui. Les gouttes du pschitt bleu, il pleut sur les feux d’artifice et je suis dans un tableau, dans des taches, je suis loin d’ici.

Un vingt-deux heures de juillet. Le soleil une fois couché laisse un ciel bleu fluorescent. Ce beau bleu triste et estival. Par cette lumière les pores de la peau ressortent, et le sébum, la sueur, nous rendent tous plus vivants que les autres mois. Gabriel m’avait téléphoné, de passage à Paris pour trois jours alors j’ai foncé comme un chien, j’ai attrapé mon collier ma laisse et j’ai pris un taxi, j’ai descendu les grands boulevards bleus et suants. Maman, je dors chez une copine. Qui ça ? Myriam. À cette heure-ci ? Oui oui. Fais attention quand tu traverses. Mais oui ! Le rendez-vous donné dans un studio emprunté pour l’occasion. Un an auparavant je portais un débardeur quand il m’avait déroulé qu’il ne voulait plus de moi et maintenant j’en porte encore un, de débardeur, je m’étais juré pourtant de ne plus mendier en débardeur mais voilà, je monte les six étages et l’air moisi de la cage d’escalier me caresse les épaules. J’ai toqué et Gabriel était là, pareil à mon souvenir, le sac de sport pas déballé sur le sol. Y a-t-il eu un repas, les mains lavées, une douche de prise, des nouvelles données… Seulement un miroir sans cadre cloué à la porte du studio. En contre-jour, sa silhouette, son reflet, ça ressemble à une bête sur sa proie immobilisée et dans le bleu cyan de la nuit : la ville en dessous de nous. Dans le miroir, des animaux dégueulasses et magnifiques bleu nuit encadrés. Le velux, un faisceau de lumière – sans doute la putain de lune – oui, un faisceau de lumière sur sa médaille de baptême.

Plus tard à pied, nous descendions les grands boulevards et je n’étais plus l’amie ni la fille de personne, le feu d’artifice encadré par la foule – ça explose – les fleurs de lumière savent ce qu’elles doivent faire et en dessous nous ressemblions à un jeune couple heureux et marié. Je me suis trimballée en laisse en débardeur pendant deux jours et deux nuits. Pas le souvenir d’une parole, d’une gamelle, d’un réveil, pas le souvenir d’avoir uriné, pas d’appel, mais la lune au-dessus du velux. Depuis, les quatorze juillet ne sont plus les mêmes et on m’y fait repenser une fois par an. Avec Tom, tout est différent.

Mes joues sont chaudes, les verres et les vitres s’illuminent : dans la cheminée, le feu fait son travail. C’est le premier feu qu’on fait depuis qu’on habite ici. L’été n’est pas terminé mais on ne peut pas attendre, on en a rêvé, alors si ce soir il fait un peu plus frais au point de mettre un sweat-shirt, ça nous suffit. La cheminée, c’est pour elle que Tom a accepté de vivre ici, alors qu’il travaille à l’autre bout de la ville. Le feu, je laisse Tom s’en occuper, lui s’en moque de sentir la cendre toute la soirée. Ça s’ajoute à son odeur de terre et d’herbe trempée. Lui s’en fiche de se salir les mains, sous ses ongles c’est souvent dégueulasse d’ailleurs, je dois lui rappeler de frotter vraiment, avec du savon noir, une brosse, tout. Mais là, tout de suite, je vais me contenter de me taire. De ne rien lui dire.

Son visage orange face au feu, notre fatigue, nos têtes chaudes après avoir pris le vent, ça me rappelle, ça me rappelle… Non ça ne me rappelle rien. Enfin, je crois que je pourrais dire un conte que j’ai, peut-être, toujours connu. Ce soir, je suis dans un conte, avec des silences de vieilles maisons où, tranquillement, les gens meurent et les enfants continuent. Une paix douce comme ça, dans les maisons où, toutes seules, les assiettes se rangent et se lavent. Les grandes maisons où on met des vrais mômes avec des vraies enfances, des enfances qui se font dans des paysages horizontaux. Loin des barres d’immeubles. Dans ces maisons, les lits défaits des morts, les draps se changent pour des frais. Les enfants s’approprient rapidement les murs. De la chambre du mort naît la chambre de l’héritier, celui qui reprend les assiettes, le linge et les cheminées. Toutes les taches trouvent leurs détachants, et même si dans les albums de contes que j’ai eus dans les mains on oublie souvent de raconter certaines nuits de manque et de solitude, ce qui l’emporte toujours c’est le soleil qui fait son arc, les poubelles à sortir, les dents à laver, les cheveux à brosser. Ce n’est pas facile de se laisser mourir, les endeuillés le savent et rallument la télé.

Tout ça, ce n’est pas sorti d’un album, tout se mélange. Tout ça, je l’ai appris ces derniers mois en regardant Tom. Juste avant qu’on emménage ici. Tom, il a perdu son père y a pas si longtemps et je trouve qu’il se démerde bien avec son deuil. Dans la maison de son père, il a tout débarrassé, et moi je l’ai regardé ranger son enfance, avec la dignité qu’on attend d’un bon petit garçon devenu homme. Il a changé d’épaules depuis que son père est mort, et son ventre a changé aussi. Maintenant, il me l’a dit, et je l’ai bien vu, quand je me crispe à la vue des araignées dans notre appartement à nous, il vient et les écrase à mains nues, sans problème. Ses parents ne sont plus là, et maintenant, une araignée avec de grosses pattes poilues, suintantes, ça ne veut plus trop rien dire.

Un homme orphelin qui pénètre une femme, c’est différent. Comment font les endeuillés pour continuer à faire l’amour, sans se regarder faire ? C’est une foutue illusion. On fait semblant, on ne se dit rien quand ça ne le fait pas, quand ça ne fait pas du bien, on ne dit pas. Pour l’instant, dans la chambre la nuit, on n’est plus tout à fait seuls Tom et moi. Son père, sa mère morte depuis longtemps, ils doivent être là, assis sur un tabouret au bout de notre plumard à côté du chien. Il n’y a que ma grand-mère de morte, ma mère, ma sœur, elles sont toujours dans les tours HLM à l’autre bout du chemin de fer, elles sont loin, très loin. Mais leurs fantômes, je les ai sentis l’autre nuit, ils nous zieutent eux aussi, tantôt en robe de chambre, tantôt en tablier. Je les vois, leurs mains, équeuter les haricots verts, le saladier sur les genoux. Comment fait-il, Tom, pour me prendre avec nos chagrins ? Faire l’amour c’est un truc pour les gens sans problème, sans trou béant dans le buste. Dans notre corps il y a la mort, le manque gros comme des planètes dans le ciel noir, il y a la mémoire, faire l’amour ça ne peut pas être un truc de mémoire, on doit en foutre quoi de notre corps avec toute cette mémoire. Baiser ça devient aussi sec que de passer de l’alcool ménager sur du lino, je supporte plus l’odeur que ça donne, le silence que ça rend.
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Extrait gratuit offert par l’éditeur, transcrit depuis des captures ; titres, numéros de chapitre et astérisques retirés, césures réunies, signes typographiques de l’autrice conservés ; texte sans réécriture.

Test du 25 septembre 2026.

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12Repères pour prolonger

Des sources,
des données, une question ouverte.

L’intérêt de ce corpus est de rendre le constat discutable et reproductible : chacun peut examiner les textes, comparer les résultats et vérifier les limites de notre interprétation.

Le manifeste contient les sources, les empreintes et les résultats sans arrondi. Aucun nouveau test n’est lancé depuis cette présentation.

13Ce que Pangram a appris, ce qui a été testé

Un corpus multilingue.
Quelle place pour cette littérature ?

Pour apprendre

Pangram 4 utilise des textes humains multilingues, ainsi que des textes générés ou remaniés par IA. L’écriture créative représente environ 22,2 % des textes humains dans la répartition publiée. La part du français et le nombre total de documents d’entraînement ne sont pas précisés.

Le rapport de 2024 décrivait un réservoir d’environ 28 millions de documents humains, dont 4 millions réservés à l’évaluation. Ce chiffre ne décrit pas le corpus de Pangram 4.

Pangram déclare utiliser des textes humains sous licence commerciale ou lui appartenant. On ne peut donc pas affirmer que les romans encore protégés par le droit d’auteur sont absents.

Sources : présentation technique de Pangram 4 · rapport de 2024, § 4.1.

Pour mesurer les erreurs

Les deux grands jeux de textes humains totalisent 1 996 273 documents : 1 million en anglais provenant de FineWeb et 996 273 issus de FineWeb2, couvrant 104 langues. Les échantillons multilingues sont antérieurs à 2022. Sur l’échantillon français, Pangram annonce 0,0026 % de fausses alertes.

La taille de l’échantillon français n’est pas publiée. Pangram donne un total de 996 273 documents pour 104 langues, sans aucun détail langue par langue.

Répartis également, ces documents donneraient environ 9 600 textes français, soit un demi pour cent des 1 996 273 documents humains d’évaluation. Cette répartition n’est pas confirmée : c’est un ordre de grandeur, pas un chiffre déclaré. L’anglais, lui, pèse à lui seul la moitié du total.

Source : fiche Pangram 4, évaluations. Chiffres déclarés par Pangram.

Ce qu’il reste à creuser : la présence et la proportion de romans francophones, notamment haïtiens, dans l’entraînement et dans l’évaluation. Pour évaluer un éventuel biais sur cette littérature, il faut obtenir ces précisions et tester davantage d’œuvres attestées avant ChatGPT, à longueurs comparables. Nos six passages de Roumain, d’Alexis, de Trouillot et d’Orcel constituent un premier contrôle.